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21/12/2009

LEO TINDEMANS: "POURQUOI NE PAS REUNIR UN CONSEIL DES SAGES?" (Paris Match, 10-12-09)


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Nous avons rencontré l'ancien Premier ministre, Leo Tindemans, dans sa retraite d'Edeghem, en plein déménagement: il a fait le tri de ses documents, en offrant une partie au Kadoc (Centre catholique de recherche et de documentation), à la KUL de Leuven. ­gé de 87 ans, il a déjà publié 8 livres et songe déjà à un neuvième, sur Clausewitz. Il suit l'actualité de près: quelques heures avant cette interview, à minuit précise, le ministre d'Etat était devant sa télévision, pour suivre les résultats du référendum suisse sur les mosquées. "La politique est toute ma vie!

Paris Match: Qu'avez-vous pensé en apprenant que 57% des Suisses s'était prononcé contre la présence de minarets sur le sol helvétique?

Leo Tindemans: Cela prouve, une fois de plus, que la politique n'est pas une science exacte!

PM: Chez nous, qu'avez-vous pensé de l'accession d'Herman Van Rompuy à une haute charge européenne?

LT: Je vous rappelle qu'Herman a été membre de mon cabinet, lorsque j'étais Premier ministre. Je ne vous apprendrai rien non plus en vous disant qu'il est intelligent et loyal. J'estimais qu'il n'avait pas encore donné tout ce qu'il pouvait…

PM: Avez-vous encore des contacts avec lui?

LT: Bien sûr! Nous parlons de littérature, mais aussi de politique. Au Cd&V, vu qu'il n'y avait plus de porte-parole en matière d'Affaires étrangères, on lui avait demandé de remplir ce rôle. Le voilà parti…

PM: Et Wilfried Martens: vos relations ont été tendues…

LT: C'était aussi un membre de mon cabinet. Quand nous nous rencontrons, nous parlons également de l'actualité politique.

PM: On ne vous a guère entendu, ces derniers temps…

LT: A mon âge, il est parfois difficile de s'exprimer: certains auraient tendance à se dire: "Bon papa recommence…"

PM: Vous êtes pourtant un sage?

LT: Le mot est bien choisi: "sage". En Belgique, il n'y a pas de véritable groupe de sages. Cela semble même exclu!

PM: Il y a bien le Conseil de la Couronne, avec les ministres d'Etat…

LT: Lors de la dernière crise, le Roi en avait bien reçu certains, mais tout ce qu'on avait trouvé à dire était qu'il n'y avait aucune femme parmi ceux reçus au Palais...

PM: "On" avait aussi oublié Guy Spitaels…

LT: Exactement, il est quand même le chef intellectuel des socialistes francophones. S'il le souhaitait, il pourrait intégrer ce Conseil de sages.

PM: Combien de sages devraient idéalement être dans ce Conseil que vous appelez de vos vœux?

LT: Ils pourraient être 5, par exemple. 5 hommes au-dessus de la mêlée. Je regrette qu'on n'ait jamais pu se réunir, à quelques uns, pour tenter de trouver des solutions aux problèmes du moment.

PM: Avez-vous déjà parlé de votre idée au Roi?

LT: Au Roi Baudouin, oui! Pas à Albert II!

PM: Vous Le rencontrez tout de même parfois?

LT: Oui, quand Il me voit, Il me gentiment: "Tiens, Tindemans, vous êtes toujours vivant?"

PM: Pourquoi ne Lui demandez-vous pas audiences, pour Lui faire part de votre idée sur ce Conseil des sages?

LT: (nouveaux soupirs) Je ne veux pas être le grand-père de la politique belge!

PM: Cette fois, Jean-Luc Dehaene est entré en piste: il est un peu le tuteur d'Yves Leterme?

LT: Jean-Luc est l'auteur de réformes institutionnelles, dans les années 80. Peut-être a-t-il des idées… Cependant, il est vrai qu'en désignant Dehaene, on a enlevé la carte la plus importante, du jeu de Leterme. C'est d'autant plus délicat que le Premier ministre s'était fait une réputation sur les matières communautaires. Je trouve donc "curieux" qu'on ait demandé à un autre de s'occuper de ce dossier.

PM: Pourquoi "curieux"?

LT: Jean-Luc est issu d'une famille flamande, de la bourgeoisie francophone: c'est un phénomène sociologique qu'il sera intéressant d'observer.

PM: Votre avis sur le dossier institutionnel?

LT: On oublie souvent – et cela m'empêche parfois de dormir! (sic) – que le fédéralisme à 2 ne peut fonctionner. Le politologue d'Harvard, Carl Friedrich, l'a clairement expliqué: le fédéralisme à 2 conduit à la scission. C'est plus vrai aujourd'hui que jamais…

PM: Certains ont rappelé, ces derniers jours, qu'en 2005, on avait été tout près d'une solution, concernant BHV…

LT: En Belgique, on est souvent "tout près" d'une solution.

PM: Le problème des 3 bourgmestres semble plus insoluble: on les nomme ou on ne le nomme pas, il n'y a pas de demi-mesure…

LT: Dans un pays qui se veut fédéral, demandons-nous ce que dit la Constitution? Celle-ci a donné aux régions le contrôle des bourgmestres.

PM: Du côté francophone, on dit que la décision du gouvernement flamand de ne pas désigner les bourgmestres est illégale…

LT: Certains sont mécontents de voir le gouvernement flamand s'occuper de problèmes auxquels on n'avait pas songé.

PM: C'est-à-dire?

LT: J'en reviens à mon idée de Conseil des sages qui pourrait se pencher sur des points de droit qui font problème. Mon raisonnement vaut aussi pour les facilités: sont-elles ou non transitoires? Le Conseil, toujours lui, pourrait se pencher sur la manière dont ces facilités ont été créées, puisque aujourd'hui, tous les juristes n'ont pas la même interprétation.

PM: Existe-t-il encore des sages, en Belgique?

LT: Cherchons en effet s'il existe des sages, au nord comme au sud?

PM: Pourtant les problèmes sont là…

LT: J'ai demandé à un de mes anciens chefs de cabinet de décrire les facilités: personne ne s'est intéressé à son travail. De même, le professeur Senelle a écrit un livre sur les compétences du Roi: nul n'en a parlé. Quand j'étais sénateur, je siégeais au sein d'une commission de révision de la Constitution: nous avons tenu plus d'une centaine de réunions dont les procès-verbaux doivent se trouver dans l'une ou l'autre cave du Parlement. Cette commission, elle n'existe même plus.

PM: Le Sénat ronronne trop?

LT: Prenons l'exemple des secrétaires d'Etat. À l'origine, il s'agissait d'assistants des ministres. C'est devenu tout autre chose: souvenez-vous de Reginald Moreels qui, de 1995 à 99, était secrétaire d'Etat à la Coopération, adjoint au Premier ministre: c'est aberrant!

PM: Vous lisez la presse du nord et du sud: l'écart est immense entre elles?

LT: Il y a un an, alors qu'on croyait que la Belgique allait exploser, je devais parler en Wallonie. J'ai téléphoné aux organisateurs pour demander comment ma présence serait perçue. Mon interlocuteur m'a répondu que l'institution qui m'avait invité l'avait fait, à l'unanimité de son conseil d'administration. Et cela s'est passé le mieux du monde…

PM: Comment ressentez-vous cet éloignement?

LT: Avec beaucoup de tristesse. À l'étranger, on se demande comment il se fait que Flamands et francophones ne se parlent plus.

PM: Certains, dont Wilfried Martens, ont dit que l'ambiance était meilleure qu'il y a un an…

LT: Quand on est chargé d'une mission comme l'a été Wilfried, on se croit obligé d'être optimiste. Surtout pour faire bonne impression. J'espère qu'il dit vrai…

26/02/2009

HERMAN VAN ROMPUY: "AVEC MOI, LES GENS SONT EN DE BONNES MAINS!"

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Après la brève mission d'explorateur de Wilfried Martens, Herman Van Rompuy a prêté serment le 30 décembre dernier. "Contre son gré", comme il dit. Depuis, il a cependant tourné la page. S'il évite les déclarations tapageuses, il lui arrive de se livrer. Il l'a fait pour les lecteurs de Paris Match. Sur sa soudaine popularité, sur sa vie de famille, sur le terrible décès de ses parents, à une semaine d'intervalle, sur sa propre mort, sur le pape, sur ses goûts littéraires et sur ses films préféré. Sans oublier l'affaire Fortis…

Paris Match: Comment définiriez-vous votre caractère?

Herman Van Rompuy: Je dirais que je suis quelqu'un d'équilibré. C'est normal, après toutes ces années… Cela dit, je suis tout, sauf un équilibré ennuyeux.

PM: A ce propos, Gérard Deprez vous a décrit comme un "bon vivant déguisé en cierge"…

HVR Cela date du débat sur l'avortement, lorsque j'ai été mis dans le camp des cléricaux. Mais cette image est moins forte en Flandre que du côté francophone. De plus, même au sud du pays, elle a tendance à diminuer…

PM: Et l'image de "cardinal" dont vous affublée le Canard enchaîné, dans le récent portrait qu'il a brossé de vous…

HVR: Je préfère être comparé à un cardinal qu'à un chanoine.

PM: Vous ne vous mettez jamais en colère?

HVR: Non, jamais! C'est le cas de ceux qui relativisent beaucoup. Je ne cultive pas non plus le don d'indignation.

PM: Vous arrive-t-il de pleurer?

HVR: Je vais vous surprendre, mais oui, cela m'arrive. C'est un trait de caractère que mon frère et moi tenons de notre grand-père. Il pleurait par exemple lorsque nous lisions les petits mots que nous avions écrits pour le Nouvel An. Je me souviens aussi de mes fiançailles, à Pâques en 1977. J'avais prononcé un discours, comme mon frère d'ailleurs. Nous avons évoqué nos souvenirs d'enfance et cela s'est terminé en bain de larmes. Cette caractéristique me vient sans doute du fait que j'ai le sentiment que tout est éphémère… 

PM: On imagine mal comment vous pouvez être avec vos proches ou votre famille…

HVR: Je vais vous étonner: je ne change pas, en privé. Il est pourtant vrai que, quand je ferme la porte de ma maison, je tente de tout oublier. C'est un travail et, pour y arriver, il faut avoir d'autres centres d'intérêts à côté de sa vie professionnelle. À ce titre, je crois qu'il est possible d'avoir plusieurs vies en même temps, tout en restant le même. Pour y parvenir, il convient de compartimenter les choses, tout en construisant des passerelles entre chacun d'elles.

PM: En amour, vous êtes un romantique?

HVR: Qu'est ce qu'un romantique? Il est vrai que, dans la vie, il faut pouvoir rêver et avoir le sentiment qu'on vit quelque chose d'unique. Le romantisme peut se porter sur des personnes ou sur un groupe…

PM: Quel type de père étiez-vous avec vos enfants?

HVR: Même si c'est moi qui l'affirme, j'ai été un père assez présent et mes enfants ont aussi toujours tiré leur plan. Beaucoup d'hommes politiques qui ont été absents, se découvrent seulement avec leurs petits-enfants.

PM: Cette possibilité de rester un père présent, ce fut un bienfait?

HVR: J'ai surtout eu la chance de n'avoir pas de mandat local, ce qui demande beaucoup de disponibilité. Je suis en effet entré au Parlement en janvier 88, puis j'ai été désigné secrétaire d'Etat en mars de la même année et suis devenu président du CVP en septembre. Ma carrière a très vite débuté à un haut niveau. Je suis un privilégié. Mon frère n'a pas eu cette chance: il a dû passer par la base.

PM: À propos de votre frère, il a souvent eu des déclarations que les francophones ont peu appréciées: vous lui en avez voulu?

HVR: Je pardonne tout à mon frère!

PM: Vous avez pourtant discuté avec lui de ce qu'il avait dit?

HVR: Evidemment!

PM: Fêterez-vous la Saint-Valentin, avec votre femme?

HVR: Je le fais chaque année, mais c'est une habitude dont je tente qu'elle ne devienne pas une routine. Cette année cependant, ce sera un peu particulier puisque nous le ferons à 6. Mon fils cadet n'est pas à proprement parler fiancé, mais il a proposé que ma femme et moi, passions la soirée de samedi avec lui et son amie, mais aussi avec les parents de celle-ci. Il n'empêche, j'essaierai tout de même de faire quelque chose avec mon épouse.

PM: Votre femme a été qualifiée de "woelwater" (turbulente): que donne un couple dont l'un est équilibré et l'autre plus agité?

HVR: Il est vrai que, pour les questions communautaires, ma femme est proche de mon frère. Cependant, étant donné que j'évacue le plus possible la vie politique de ma vie familiale, cela ne me pose pas de problème…

PM: La mort de vos parents vous a fort touché?

HVR: Ils sont décédés à quelques jours de différence, les 14 et 23 novembre 2004. En une semaine, nous nous sommes retrouvés, ma famille et moi, dans la même église, avec le même prêtre, les mêmes chants… Nous ne pouvions y croire. C'était surréaliste, au sens premier du terme. Cependant, cette expérience douloureuse m'a rendu plus serein et elle a laissé des traces jusqu'à aujourd'hui. Il n'existe plus personne entre le ciel et moi.

PM: Vous voulez dire que, depuis ces décès, vous relativisez plus les choses?

HVR: J'avais déjà ce don, pour l'avoir cultivé, mais ces décès m'ont apporté un plus grand calme intérieur. Pourtant, ces morts entraient dans la nature des choses. 

PM: Songez-vous parfois à l'éventuel décès d'un de vos enfants?

HVR: Non, je n'y pense pas.

PM: Votre propre mort vous fait peur?

HVR: Un écrivain hollandais a écrit: "Je vis comme si j'avais la vie éternelle devant moi." Je ne vis donc pas comme si chaque jour était le dernier ou si telle ou telle chose allait arriver à mes proches. Vivre avec ce sentiment m'empêcherait de respirer. Pour ce qui est de ma propre mort, j'aime bien la formule que les plus beaux vers sont écrits avant ses 50 ans, et les plus vrais le sont après ses 50 ans. (il rit) Je vous en reparlerai le jour où j'y serai confronté.

PM: La déchéance de la maladie vous terrorise?

HVR: J'ai vu celle de mes parents: cela doit être le plus difficile à vivre. Chez eux, cela a duré dix ans. Tous les deux, ils devaient utiliser des cannes, puis des appareils pour se mouvoir. C'était très dur… Pourtant, ils sont toujours parvenus à monter l'escalier qui menait à leur chambre. Mais pour en revenir à ma mort, je n'ai pas peur de quelque chose qui n'est pas réel.

PM: Depuis que vous êtes Premiers ministre, les gens vous reconnaissent-ils plus qu'avant?

HVR: C'est vrai, tant au Nord qu'au Sud, et cela m'étonne parce que je n'ai jamais vraiment été un personnage public. Vis-à-vis des gens, je représente surtout une certaine nostalgie de la stabilité. Le public se dit: "Avec lui, on est en de bonnes mains." Si Obama parle du "change", en Belgique nous avons besoin d'absence de "change", car il y en a eu assez, ces derniers dix-huit mois. Il n'empêche qu'il faudra bien prendre des mesures impopulaires…

PM: Lorsque vous avez accepté de devenir Premier ministre, aviez-vous songé à cette popularité?

HVR: Je n'y ai pas pensé, étant donné que j'ai accepté le poste "contre mon gré." Cela dit, une fois ma prestation de serment, j'ai tourné la page. Cela n'avait aucun sens d'être déçu du fait que j'étais devenu Premier ministre…

PM: Avez-vous, petit à petit, senti des jalousies?

HVR: Je m'en fous! Mais il n'a pas fallu une heure pour qu'elles se précisent. Le tout est de n'être pas jaloux soi-même…

PM: Personnellement, vous êtes un peu atypique, au CD&V: entre deux générations…

HVR: C'est exact, Wilfried Martens a dix ans de plus que moi et Jean-Luc Dehaene, auquel on me compare souvent, a sept ans de plus que moi. Après moi, il y a un trou de six ou sept ans.

PM: Jean-Luc Dehaene est un ami?

HVR: En politique, on n'a pas d'amis!

PM: Le discours que vous avez prononcé à la Chambre a fort marqué les esprits…

HVR: Vous faites allusion à ma réplique qui, par définition, n'avait pu être préparée. J'avais seulement pensé à noter les mots les plus blessants et les plus méprisants que certains allaient prononcer. J'ai eu de la chance puisque ces mots m'ont été lancés comme "des briques" (sic)! Je les ai insérés dans ma réplique…

PM: Vous citez souvent Obama…

HVR: J'aime beaucoup ses discours: il parvient à faire rêver. Ce qu'il dit n'est pas figé dans le "hic et nunc" (ici et maintenant) et c'était très beau. Même si tout se réalisera pas. C'est d'ailleurs parce qu'ils ne sont pas figés dans le présent que certains textes ou discours sont restés. Je me souviens avoir écouté le discours d'investiture de Kennedy. C'était aussi en hiver, comme Obama. Il y a aussi le "Gettysburg's speech" de Lincoln. (il cite ensuite longuement Bossuet: "Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires…") Un discours reste également parce qu'il a fait impression: par le moment auquel il a été prononcé, par les gestes de l'orateur, son ton, sa présence…

PM: Vous considérez-vous comme un homme tolérant?

HVR: Bien sûr! Selon une vieille tradition cléricale, on peut être très strict sur les principes, tout en restant très compréhensif dans la pratique. Je suis tolérant par nature. Reste que cette distinction entre les principes et la pratique est dangereuse: elle peut mener à tout.

PM: Le troisième mariage de Wilfried Martens, qui a épousé Miet Smet, ne vous a donc pas choqué?

HVR: Au contraire! J'ai d'ailleurs félicité Miet Smet. Comment pourrais-je juger la vie privée des autres. Elle comporte tellement de parts cachées qu'on ne connaît pas. J'espère que les gens seront aussi indulgents avec moi que je le suis avec eux…

PM: Croyez-vous à l'infaillibilité de pape?

HVR: Il s'agit d'une question de foi et d'accord avec l'Eglise. Pour moi, le pape n'est pas infaillible en tant que personne. Tout en étant croyant, je me fais ma propre opinion sur l'organisation de l'Eglise. J'écoute avec respect ce que dit le pape, mais il y a toujours des choses avec lesquelles je ne suis pas d'accord.

PM: Vous faites allusion à l'affaire de l'évêque négationniste?

HVR: Là, mon respect s'en va! J'ose espérer que Benoît XVI n'était pas au courant de ce que l'évêque avait dit, lorsqu'il lui a pardonné. Sinon, il a commis un péché. Sur ce sujet, le cardinal Danneels a eu un jugement terrible en disant que le pape devait s'excuser.

PM: Vous connaissez bien le cardinal?

HVR: Une seule fois, j'ai passé une soirée avec lui, à son invitation. C'était à l'époque où nous étions dans l'opposition. Je l'ai aussi vu, lors de la crise de l'avortement pour lui expliquer ce qui se passait et ce qui allait se passer. Il ne m'a donné aucun mot d'ordre. J'étais président du CVP, mais je n'ai reçu d'instruction ni de Rome ni de Malines. Disons que c'était une rencontre d'information…

PM: Vous le voyez dans d'autres occasions?

HVR: Il est vrai que je le vois parfois, dans des cercles restreints. C'est un homme que j'apprécie énormément et qui est doté d'une intelligence supérieure, ayant le don de la parole, même s'il n'est pas un brillant orateur. Il a cette capacité rare de choisir ses mots et d'utiliser des images fortes. Cela lui vient du milieu rural dont il est issu.

PM: Que représente la philosophie de Saint-Thomas d'Aquin?

HV: Je n'ai jamais eu de baccalauréat en philosophie thomiste! Ce qu'on a dit est faux. Savez-vous que Laurette Onkelinx avait même acheté un livre sur Saint Thomas d'Aquin pour mieux me connaître? En fait, j'ai uniquement appris le thomisme par un cours très général de métaphysique. C'était entre 1965 et 1968, à l'institut cardinal Mercier, où j'ai étudié Heidegger, Husserl et l'existentialisme.

PM: Suite à cette lecture, Laurette Onkelinx a-t-elle changé sa manière de vous approcher?

HVR: Pour dire vrai, je ne sais pas si elle a vraiment approfondi ses connaissances sur Saint-Thomas d'Aquin.

PM: Venons-en aux poèmes que vous rédigez, les "Haiku"…

HVR: (il prend un livre de "Haiku" sur la table et lit un poème en anglais) Cela fait quatre ans que j'en rédige, sur mon blog. Ces "haiku" sont basés sur l'expérience de la nature et sont composés de 17 syllabes. Leur chute contient une pointe d'expérience remplie de contrastes. Ils sont très aisés à écrire, si on a un certain don à manier la langue. On peut par exemple en faire lors d'une promenade, selon l'inspiration du moment.

PM: Vous aimez les grands poètes français?

HVR: Je me suis arrêté à ceux de ma génération, comme Baudelaire, Rimbaud, Péguy, Saint John Perse… Je lis peu de poètes des trente dernières années.

PM: Vous être aussi connu pour apprécier la littérature française…

HVR: C'est exact! Je viens de finir le dernier livre de Jean d'Ormesson. J'ai lu 6 ou 7 livres de cet auteur, dont mon préféré: "Au plaisir de Dieu". On m'a aussi récemment proposé une interview avec un de mes auteurs favoris: j'ai choisi Luc Ferry.

PM: On vous dit également passionné par le cinéma américain…

HVR: C'est exact! J'adore ce qu'ils font actuellement et j'ai vu de nombreux films américains, lorsque j'étais adolescent. Pourtant, je ne vais au cinéma que 6 ou 7 fois par an… J'ai beaucoup aimé le film de Clint Eastwood, The bridges of Madison County: c'est un véritable film romantique. J'apprécie aussi le cinéma français, comme la biographie de Sagan que j'ai vue récemment, ou le dernier Philippe Claudel. Enfin, un auteur que j'ai toujours aimé est Eric Rohmer: Ma nuit chez Maud, Le genou de Claire, L'Amour l'après-midi…

PM: Une de vos autres passions est le cyclisme…

HVR: J'adore l'aspect héroïque de ce sport. Vaincre la montagne, c'est extraordinaire! Même chose pour le sprint, à la fin d'une course, avec ces accélérations brutales…

PM: Et le dopage?

HVR: Le véritable amateur oublie le dopage. Il veut croire en ses héros. Regardez les routes du Tour de France: malgré les scandales, il n'y a pas moins de monde qu'avant…

PM: Vous allez suivre les courses sur place?

HVR: Non, c'est très rare. On voit bien mieux à la télévision. Prenez l'exemple du dernier championnat du monde, remporté par Niels Albert que j'ai reçu après son succès. Son second, un Tchèque, avait un retard de onze à douze secondes: il le voyait de loin, mais ne pouvait le rejoindre. Cela doit être terrible. Le phénomène est le même en montagne quand un homme s'échappe: il s'en va et les autres ne parviennent pas à le suivre…

PM: Vos plus grands souvenirs?

HVR: Il y a bien entendu Merckx en 1969 et l'étape qu'il a gagnée en montagne, avec plus de dix minutes d'avance. Il y a aussi sa défaite face à Ocana, avant qu'il parcoure 200 kilomètres tout seul, le lendemain. C'était la revanche de Merckx. Je me souviens aussi de ses équipiers: Martin Vanden Bossche, Joseph Bruyère…

PM: Pourriez-vous être comme eux, un porteur d'eau?

HVR: Ce sont des coureurs qui se mettent au service d'un patron, mais n'ont pas suffisamment de talent pour être premiers. On m'a souvent donné ce rôle, avec Jean-Luc Dehaene. J'acceptais qu'il soit le premier, sans éprouver le moindre problème…

PM: Avez-vous déjà suivi des courses dans une voiture?

HVR: Je l'ai fait lors d'un Tour des Flandres. Cela se passe à une allure telle qu'on se demande comment il n'y a pas plus d'accidents.

PM: Vous êtes aussi un ardent supporter du Sporting d'Anderlecht…

HVR: (il pointe du doigt le livre sur le centenaire du club) Oui, mais ce sport me passionne moins que le cyclisme.

PM: Assisterez-vous au sommet Anderlecht-Standard, dans quinze jours?

HVR: Je pars le vendredi soir aux sports d'hiver…

"Nous négocions avec ceux qui sont nécessaires à un accord!"

PM: Malgré l'affaire Fortis, vous restez un homme équilibré?

HVR: Je le crois! Si je faisais de grandes déclarations, cela n'aiderait en rien l'évolution du dossier. Souvenez-vous du temps où j'ai été explorateur: je n'ai rien dit. C'était peut-être exagéré, même. Les déclarations, ce n'est ni dans mon caractère ni productif…

PM: Pour Fortis, comment jugez-vous ce que vous avez fait jusqu'à présent?

HVR: Je crois avoir fait ce qui était nécessaire. En ce qui concerne le vote de l'assemblée générale, les tenants du "non" se battent contre leur propre intérêt. Même si c'est leur droit. Le tout est de savoir s'adapter à la situation.

PM: Vous êtes entré dans ce dossier, alors que d'autres choses avaient été décidées…

HVR: J'ai défendu publiquement ce qui avait été fait avant moi.

PM: Avez-vous le sentiment que le gouvernement n'est pas bien compris?

HVR: Il ne s'agit pas uniquement du gouvernement, mais aussi des acteurs comme Fortis groupe. Voyez l'accord intervenu, il y a deux semaines: certains ont dit qu'ils étant contre, avant même que l'accord soit connu.

PM: Vous avez refusé de négocier avec les représentants des actionnaires…

HVR: Il y a beaucoup d'actionnaires! De notre côté, nous avons pris nos responsabilités, tout en demandant aux autres de les prendre aussi. On ne négocie qu'avec ceux qui sont nécessaires à un nouvel accord: BNP Paribas et Fortis groupe… Si nous négociions avec les actionnaires, avec qui allons-nous le faire? Avec Deminor? Avec Test Achats? Avec Dolor?  Avec Ping An? On n'en finirait pas…

08/02/2009

Wilfried Martens: "Leterme a démontré qu'il avait l'étoffe d'un Premier ministre!"

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(suite de l'interview de Wilfried Martens)

Paris Match: Peut-on affirmer que vous venez de sauver le pays?

Wilfried Martens: La formule est exagérée. S'il est vrai que la crise de la fin 2008 était grave et délicate, la clé de sa résolution se trouvait au sein du CD&V. À ce premier élément, j'en ajouterais deux autres: la méfiance entre mon parti et le VLD, et la rivalité intra-francophone, entre le MR et le PS qui ont les élections de juin prochain dans leur ligne de mire.

PM: Quelle feuille de route vous avait donnée Albert II?

WM: Il m'avait demandé d'aller vite. Ma mission a effectivement été courte: du lundi 22 décembre au dimanche 28.

PM: Vous avez extrêmement bien connu le Roi Baudouin: le contact avec Albert II fut-il différent?

WM: Avec le Roi Albert II, ce fut comme avec son frère. C'était la première fois que je le rencontrais pour ce type de mission. Le courant est passé excellemment.

PM: La première étape de votre mission d'explorateur s'est déroulée au sein de votre parti?

WM: J'ai effectivement d'abord travaillé – dans l'ordre – avec Jean-Luc Dehaene, puis Herman Van Rompuy, ainsi qu'avec  Armand De Decker, et enfin, Yves Leterme. Il y a aussi eu Marianne Thyssen et Kris Peeters.

PM: Vous soutenez encore Yves Leterme: envers et contre tout?

WM: Lors de la crise financière il a démontré qu'il avait l'étoffe d'un Premier ministre.

PM: Il y a pourtant eu la lettre du Premier président de la Cour de Cassation…

WM: N'oublions pas que celui-ci parlait seulement d'"indices". On ne condamne pas un homme sur de simples indices. S'il est blanchi, Yves Leterme devra revenir.

PM: Comme Premier ministre, à la place de Van Rompuy?

WM: Non, évidemment pas!  

PM: Vous parlez de sa gestion de la crise: il n'était pas seul…

WM: C'est vrai: il y avait aussi Didier Reynders.

PM: Certains vous auraient vu comme éventuel Premier ministre…

WM: C'est un membre du CD&V qui a évoqué ce cas de figure, mais le problème ne s'est jamais posé puisque je ne suis pas élu.

PM: Que vous inspire le fait que ce soit surtout l'ancienne génération du CD&V qui ait été "au charbon"?

WM: La jeune génération doit se préparer et avoir des candidats prêts pour le fédéral. La crise a démontré à suffisance l'importance de ce niveau de pouvoir.

PM: Le ministre-président flamand, Kris Peeters, vient de déclarer que "le passage du gouvernement flamand vers le fédéral n'était pas une promotion"…

WM: Je le répète: c'est au niveau de l'Etat fédéral et au niveau de l'Europe que la crise a été affrontée. Pas au niveau des régions. C'est tout de même clair! La Belgique a besoin d'hommes et de femmes qui s'engagent pour l'ensemble du pays. Si ce n'était pas le cas, même les institutions les plus élaborées ne parviendraient pas à nous sauver. Je suis formel et j'insiste: la récente crise financière a été abordée au niveau fédéral et de l'Europe.

PM: Vous êtes plus européen que jamais

WM: Depuis la création du marché unique, l'Europe a été un moteur de la croissance. Voyez où en sont certains pays qui ne font pas partie de l'Euro comme l'Angleterre, l'Islande ou le Danemark. Leur situation est terrible…

PM: Selon vous, la jeune génération du CD&V n'est pas prête?

WM: Elle ne doit pas uniquement se concentrer sur la réussite ou l'ambition personnelles, mais aussi avoir un projet commun. C'est ce que nous avions, au sein des CVP Jongeren (il isole chaque syllabe): un-pro-jet-com-mun! Il s'agit d'une nécessité absolue. J'ajouterais que l'argent n'était pas notre priorité.

PM: La jeune génération s'intéresse trop à l'argent?

WM: Aujourd'hui, l'argent est devenu très important. Trop important, même!

PM: Pour votre mission d'explorateur, vous avez dû renouer certains liens avec votre parti?

WM: Ma femme a joué un rôle important. Quant à l'actuelle présidente du CD&V, Marianne Thyssen, elle est parlementaire européen: étant donné que je préside le Parti Populaire européen, nous nous côtoyons beaucoup. Elle m'a aussi beaucoup aidé.

PM: Ces deux femmes ont joué un rôle important?

WM: Je ne vous le fais pas dire. C'est à elles que je dois d'avoir retrouvé un lien émotionnel avec mon parti. En flamand, on parle de "geesteverwanten": un besoin irrépressible.

PM: Vous semblez particulièrement apprécier Marianne Thyssen…

WM: Je ne suis pas le seul: lorsque j'ai discuté avec les présidents de parti, l'un d'eux a parlé d'un, ou d'une Première ministre. Ce n'était pas innocent. Entre parenthèses, j'observe que, avec Marianne Thyssen, mais aussi Herman Van Rompuy comme Premier ministre, et Kris Peeters comme ministre-président flamand, mon parti dispose de trois membres des classes moyennes, au sommet du pouvoir en Belgique. C'est totalement inédit, pour le CD&V.

PM: Vous estimez que vous n'avez été qu'une sorte de "facilitateur"?

WM: C'est cela! Je vous rappelle que, lorsque j'ai été appelé par Sa Majesté Albert II, il fallait résoudre deux problèmes: trouver un Premier ministre, acceptable pour tous les partis, et vérifier que tous voulaient bien d'un gouvernement qui aille jusqu'en 2011. Lorsque j'ai répondu à ces deux questions, via des rendez-vous bilatéraux, j'ai pu réunir les formations politiques, ensemble, lors d'un déjeuner.

PM: Aviez-vous insisté pour qu'aucune information ne filtre?

WM: Pas particulièrement. Vu l'importance de la crise et la volonté commune d'aller vite, ce ne fut pas nécessaire.

PM: L'existence de ce déjeuner ne fut connue qu'après-coup…

WM: Alors que jusque-là, j'avais reçu mes visiteurs à la Chambre des Représentants, j'ai décidé que ce déjeuner se déroulerait dans mes bureaux de la présidence du Parti Populaire Européen (PPE). Ceci, afin que cette rencontre reste la plus discrète possible. J'avais prévenu mes collaborateurs: s'il n'y a pas de journalistes ou de caméras à l'entrée, c'est que le secret a été respecté. Ce fut le cas.

PM: Joëlle Milquet a insisté sur la convivialité qui présida à ce repas, affirmant que ce fut grâce à vous…

WM: Je parlerais plutôt de respect mutuel. Mon expérience de ce type de négociation a bien sûr joué. À l'issue de mes premières rencontres personnelles, j'avais déjà senti que l'atmosphère était devenue plus conviviale, grâce à l'engagement des uns et des autres.

PM: Vous n'avez donc senti aucune acrimonie, lors du déjeuner au PPE?

WM: Il n'y avait pas d'électricité dans l'air. Aucune haute tension. Au cours du déjeuner, la méfiance entre partenaires a d'abord été maîtrisée, puis elle a été dépassée.

PM: Chacun s'en souvient: à l'époque de Val Duchesse, vous aviez dénoncé les déclarations "devant des grilles"…

WM: Exactement. C'est pour cela que j'ai refusé de m'exprimer durant ma mission, ne le faisant qu'après. Les médias avaient le droit de savoir ce qui s'était passé. Cela, je l'aurais fait, même j'avais connu un échec.

PM: Vous vous méfiez de la presse?

WM: Achille Van Acker affirmait qu'il ne lisait les journaux qu'à la fin de la semaine.

PM: Vous avez fait la même chose?

WM: Oui!

PM: D'autres s'expriment beaucoup, comme Mark Eyskens par exemple…

WM: Savez-vous que, lorsque la crise s'est déclenchée, j'ai été approché par cinq émissions de télévision. Or je ne souhaitais pas parler de choses que je ne connaissais pas. Sans cela, je n'aurais pas été désigné en tant qu'"explorateur".

PM: Vous faites allusion au motif de la crise politique: les relations entre politique et justice?

WM: En tant qu'avocat, je suis plutôt de l'ancienne génération. La démarcation entre politique et justice doit être totale. Tout contact entre ces deux pouvoirs est inadmissible. Dans le cas qui nous occupe, il faudra faire toute la clarté sur ce qui s'est réellement produit et, s'il y a effectivement eu des contacts, le parlement devra faire des propositions.