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21/12/2009

LEO TINDEMANS: "POURQUOI NE PAS REUNIR UN CONSEIL DES SAGES?" (Paris Match, 10-12-09)


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Nous avons rencontré l'ancien Premier ministre, Leo Tindemans, dans sa retraite d'Edeghem, en plein déménagement: il a fait le tri de ses documents, en offrant une partie au Kadoc (Centre catholique de recherche et de documentation), à la KUL de Leuven. ­gé de 87 ans, il a déjà publié 8 livres et songe déjà à un neuvième, sur Clausewitz. Il suit l'actualité de près: quelques heures avant cette interview, à minuit précise, le ministre d'Etat était devant sa télévision, pour suivre les résultats du référendum suisse sur les mosquées. "La politique est toute ma vie!

Paris Match: Qu'avez-vous pensé en apprenant que 57% des Suisses s'était prononcé contre la présence de minarets sur le sol helvétique?

Leo Tindemans: Cela prouve, une fois de plus, que la politique n'est pas une science exacte!

PM: Chez nous, qu'avez-vous pensé de l'accession d'Herman Van Rompuy à une haute charge européenne?

LT: Je vous rappelle qu'Herman a été membre de mon cabinet, lorsque j'étais Premier ministre. Je ne vous apprendrai rien non plus en vous disant qu'il est intelligent et loyal. J'estimais qu'il n'avait pas encore donné tout ce qu'il pouvait…

PM: Avez-vous encore des contacts avec lui?

LT: Bien sûr! Nous parlons de littérature, mais aussi de politique. Au Cd&V, vu qu'il n'y avait plus de porte-parole en matière d'Affaires étrangères, on lui avait demandé de remplir ce rôle. Le voilà parti…

PM: Et Wilfried Martens: vos relations ont été tendues…

LT: C'était aussi un membre de mon cabinet. Quand nous nous rencontrons, nous parlons également de l'actualité politique.

PM: On ne vous a guère entendu, ces derniers temps…

LT: A mon âge, il est parfois difficile de s'exprimer: certains auraient tendance à se dire: "Bon papa recommence…"

PM: Vous êtes pourtant un sage?

LT: Le mot est bien choisi: "sage". En Belgique, il n'y a pas de véritable groupe de sages. Cela semble même exclu!

PM: Il y a bien le Conseil de la Couronne, avec les ministres d'Etat…

LT: Lors de la dernière crise, le Roi en avait bien reçu certains, mais tout ce qu'on avait trouvé à dire était qu'il n'y avait aucune femme parmi ceux reçus au Palais...

PM: "On" avait aussi oublié Guy Spitaels…

LT: Exactement, il est quand même le chef intellectuel des socialistes francophones. S'il le souhaitait, il pourrait intégrer ce Conseil de sages.

PM: Combien de sages devraient idéalement être dans ce Conseil que vous appelez de vos vœux?

LT: Ils pourraient être 5, par exemple. 5 hommes au-dessus de la mêlée. Je regrette qu'on n'ait jamais pu se réunir, à quelques uns, pour tenter de trouver des solutions aux problèmes du moment.

PM: Avez-vous déjà parlé de votre idée au Roi?

LT: Au Roi Baudouin, oui! Pas à Albert II!

PM: Vous Le rencontrez tout de même parfois?

LT: Oui, quand Il me voit, Il me gentiment: "Tiens, Tindemans, vous êtes toujours vivant?"

PM: Pourquoi ne Lui demandez-vous pas audiences, pour Lui faire part de votre idée sur ce Conseil des sages?

LT: (nouveaux soupirs) Je ne veux pas être le grand-père de la politique belge!

PM: Cette fois, Jean-Luc Dehaene est entré en piste: il est un peu le tuteur d'Yves Leterme?

LT: Jean-Luc est l'auteur de réformes institutionnelles, dans les années 80. Peut-être a-t-il des idées… Cependant, il est vrai qu'en désignant Dehaene, on a enlevé la carte la plus importante, du jeu de Leterme. C'est d'autant plus délicat que le Premier ministre s'était fait une réputation sur les matières communautaires. Je trouve donc "curieux" qu'on ait demandé à un autre de s'occuper de ce dossier.

PM: Pourquoi "curieux"?

LT: Jean-Luc est issu d'une famille flamande, de la bourgeoisie francophone: c'est un phénomène sociologique qu'il sera intéressant d'observer.

PM: Votre avis sur le dossier institutionnel?

LT: On oublie souvent – et cela m'empêche parfois de dormir! (sic) – que le fédéralisme à 2 ne peut fonctionner. Le politologue d'Harvard, Carl Friedrich, l'a clairement expliqué: le fédéralisme à 2 conduit à la scission. C'est plus vrai aujourd'hui que jamais…

PM: Certains ont rappelé, ces derniers jours, qu'en 2005, on avait été tout près d'une solution, concernant BHV…

LT: En Belgique, on est souvent "tout près" d'une solution.

PM: Le problème des 3 bourgmestres semble plus insoluble: on les nomme ou on ne le nomme pas, il n'y a pas de demi-mesure…

LT: Dans un pays qui se veut fédéral, demandons-nous ce que dit la Constitution? Celle-ci a donné aux régions le contrôle des bourgmestres.

PM: Du côté francophone, on dit que la décision du gouvernement flamand de ne pas désigner les bourgmestres est illégale…

LT: Certains sont mécontents de voir le gouvernement flamand s'occuper de problèmes auxquels on n'avait pas songé.

PM: C'est-à-dire?

LT: J'en reviens à mon idée de Conseil des sages qui pourrait se pencher sur des points de droit qui font problème. Mon raisonnement vaut aussi pour les facilités: sont-elles ou non transitoires? Le Conseil, toujours lui, pourrait se pencher sur la manière dont ces facilités ont été créées, puisque aujourd'hui, tous les juristes n'ont pas la même interprétation.

PM: Existe-t-il encore des sages, en Belgique?

LT: Cherchons en effet s'il existe des sages, au nord comme au sud?

PM: Pourtant les problèmes sont là…

LT: J'ai demandé à un de mes anciens chefs de cabinet de décrire les facilités: personne ne s'est intéressé à son travail. De même, le professeur Senelle a écrit un livre sur les compétences du Roi: nul n'en a parlé. Quand j'étais sénateur, je siégeais au sein d'une commission de révision de la Constitution: nous avons tenu plus d'une centaine de réunions dont les procès-verbaux doivent se trouver dans l'une ou l'autre cave du Parlement. Cette commission, elle n'existe même plus.

PM: Le Sénat ronronne trop?

LT: Prenons l'exemple des secrétaires d'Etat. À l'origine, il s'agissait d'assistants des ministres. C'est devenu tout autre chose: souvenez-vous de Reginald Moreels qui, de 1995 à 99, était secrétaire d'Etat à la Coopération, adjoint au Premier ministre: c'est aberrant!

PM: Vous lisez la presse du nord et du sud: l'écart est immense entre elles?

LT: Il y a un an, alors qu'on croyait que la Belgique allait exploser, je devais parler en Wallonie. J'ai téléphoné aux organisateurs pour demander comment ma présence serait perçue. Mon interlocuteur m'a répondu que l'institution qui m'avait invité l'avait fait, à l'unanimité de son conseil d'administration. Et cela s'est passé le mieux du monde…

PM: Comment ressentez-vous cet éloignement?

LT: Avec beaucoup de tristesse. À l'étranger, on se demande comment il se fait que Flamands et francophones ne se parlent plus.

PM: Certains, dont Wilfried Martens, ont dit que l'ambiance était meilleure qu'il y a un an…

LT: Quand on est chargé d'une mission comme l'a été Wilfried, on se croit obligé d'être optimiste. Surtout pour faire bonne impression. J'espère qu'il dit vrai…