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30/10/2009

BOB GARCIA VS NICK RODWELL

nick rodwell.jpg
LETTRE DE BOB GARCIA NARRANT SES MESAVENTURES AVEC NICK RODWELL...

Bonjour,
Au terme de  quatre ans de procès assidu, les sympathiques et dynamiques ayant-droit de l'oeuvre de Hergé sont parvenus à me faire condamner à payer 48.610,19 euros pour contrefaçon. Il est vrai que j'ai publié 5  ouvrages au tirage de 500 ex par titre, dont certains contiennent  quelques images de Tintin... Du coup, histoire de marquer le coup,  les ayant-droit m'ont envoyé les huissiers pour "saisie-vente" de ma  maison. Je ne critique pas le côté farce, mais, côté fair-play il y  aurait à redire, surtout que j'avais demandé un délai par voie  d'avocat trois jours plus tôt en expliquant que j'étais sans le sous...
Quoi qu'il en soit, je reste confiant car j'ai déjà réuni la  somme significative de 10,19 euros. Il ne me reste donc plus que  48.600 euros à trouver en deux jours. 
En revanche, je suis  condamné à retirer les images de Tintin de mon célèbre ouvrage  subversif "Jules Verne et Hergé d'un mythe à l'autre". Ce qui pose un réel problème car cet ouvrage ne contient AUCUNE image de Tintin... 
Sacré Nick Rodwell, un sens de inné de l'humour. Hergé ne pouvait pas être mieux représenté !
Bref, je lance une vaste pétition à  l'échelle mondiale: "Non à l'abolition de l'esclaffage !"
Advienne que pourave.
N'hésitez pas à relayer l'information  !!!
Amitiés, 
Bob
00 33 06 61 51 62 12

02/04/2009

HENRI ROANNE: "SANS LA CRISE, ON N'AURAIT PAS PRIS LE RISQUE D'ELIRE UN HOMME NEUF COMME OBAMA!" (PARIS MATCH 26-03-09)

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Né à Vienne, Henri Roanne fut un enfant caché pendant la guerre. Ce journaliste dans l’âme fit quelques-unes des grandes heures de la RTB. À l’occasion de la semaine spéciale Expo 58, par exemple, mais aussi de « Tout le Monde a une histoire ». Avec son ami Gérard Valet, il fut aussi celui qui révéla le vrai personnage d’Hergé. Enfin, Roanne fut et reste un grand voyageur. Un journaliste aventurier. Nous lui avons demandé de décortiquer, avec son œil d’expert, notre sondage sur la personnalité la plus importante de ces soixante dernières années. Les années Paris Match.

Paris Match : Quelles images fortes, quels événements forts, gardez-vous des soixante dernières années ?

Henri Roanne : Pour moi, l’événement fort, c’est Mai 68 ! En France, en Belgique et partout dans le monde. Je ne songe pas seulement aux assemblées libres ou aux tentatives d’autogestion, mais à la modification d’une certaine forme d’autorité que cet événement a suscitée. Alors qu’avant, le patron, le père avaient toujours raison, avec Mai 68, un nouveau mécanisme d’émancipation a vu le jour : je songe au rôle de la femme – avec son droit à l’avortement –mais aussi au changement dans la manière de concevoir l’autorité et à certaines modifications des rapports humains…

PM : D’autres événements vous ont marqué ?

HR : Je citerais la conférence de Bandung, en ce qu’elle fut un important basculement : une prise de conscience des pays non-engagés, même si elle a été suscitée par des manipulateurs et des populistes. Puis, pour moi, viennent la chute du mur de Berlin et la construction européenne. Cette dernière est extrêmement importante. Elle a changé en profondeur notre quotidien, notre mode de vie, notre poids par rapport aux autres continents… Malgré les compromis par lesquels il a fallu passer, malgré les inévitables concessions, la construction européenne est une évidente avancée. Si l’on regarde 60 ans en arrière, les relations politiques à l’intérieur de l’Europe en ont été modifiées du tout au tout. Il y a par exemple la circulation des biens et des personnes, mais également l’émergence de valeurs et de comportements communs aux Européens. Autre événement majeur, selon moi, les premiers pas de l’homme sur la lune : je le retiens d’abord pour l’évolution technique qui l’a permise, mais également pour sa contribution à améliorer notre quotidien. Cependant, même si ce fut un fait impressionnant, il n’a pas changé profondément les mentalités ni les comportements.

PM : Que voulez-vous dire ?

HR : Si l’homme a de plus en plus d’outils à sa disposition, il n’en est pas plus intelligent pour autant. Il convient de relativiser le progrès : dans son analyse du procès Eichmann, Anna Arendt a démontré que le concept de monstre peut resurgir en chacun d’entre nous. Peu importe l’avancée de la technique et des technologies… 

PM : La technique a-t-elle aussi provoqué des bouleversements ?

HR : Certainement. Il y a par exemple l’avènement de la télévision. En Belgique, la première émission expérimentale et quotidienne a été diffusée à l’occasion de l’exposition 58. L’audience fut très limitée parce que peu de gens disposaient d’une télévision. Cependant, on vit la population s’agglutiner par grappes devant les vitrines des magasins qui disposaient d’une télévision.

PM : L’arrivée de la télévision a-t-elle eu une des conséquences sur notre vie de tous les jours ?

HR : Elle a imposé une nouvelle organisation de la vie quotidienne : elle provoque un repli sur soi et les heures des programmes rythment notre vie. Enfin, je dirais qu’elle est à l’origine d’une diminution de la convivialité, ce qui est un de ses aspects négatifs. Cependant, de manière positive, la télévision permet un accès direct à tout ce qui se passe dans le monde. Même si cet accès est partiel…

PM : Vous voulez dire qu’elle trouble la vision du monde ?

HR : Oui, parce que ceux qui transmettent les informations en envoient les plus spectaculaires. La télévision uniformise l’information. Ainsi, la RTBF et RTL donnent la même vision du monde. À ce titre, la presse écrite offre plus de diversité : vous ou moi, nous lirons plus volontiers la page 4 ou la page 7 d’un journal, guidés par nos centres d’intérêt. 

PM : Peut-on dire que la crise financière constitue un nouveau basculement ?

HR : La crise des subprimes est faite d’erreurs que nous nous-mêmes avons commises puisque nous y avons été parties prenantes. Le « produire plus », le « gagner plus » des dernières décennies furent une erreur. Certes, on nous a trompés, mais il serait plus correct de dire : nous nous sommes trompés. J’espère que cette expérience va nous être utile, dans la lutte contre le pouvoir de l’argent sans limite.

PM : Et l’élection d’Obama ?

HR : Sans la crise, les gens n’auraient pas pris le risque d’élire un homme neuf. Néanmoins, il est tout aussi clair que, sans son aura, sans son intelligence et sans son esprit d’à propos, il n’aurait pas été élu.

PM : C’est ce qui explique le verdict des votants ? 
Obama n'est-il pas le cri d'une société qui a besoin d'espoir, de justice, d'égalité ; en réalité d'une "réhumanisation" du monde ? Pour vous, la victoire d’Obama représente un espoir ?

HR : C’est un immense espoir ! Les gens ont voté en fonction des compétences qu’on lui prête. Obama va réussir ou rater, en fonction de ses compétences. Mais il est rassurant que ce qu’il a dit procède d’un esprit d’ouverture et d’une grande intelligence politique. Dans quelques années, on fera son bilan. Cela n’empêche pas qu’avec lui, les Etats-Unis sont redevenus une référence dans le monde et qu’il a modifié le rapport des gens avec la politique.

PM : Barack Obama réalise plus de double des voix de De Gaulle et de Gorbatchev, alors qu'il n'a encore rien prouvé. Pourquoi ? Est-ce la preuve que les citoyens ont besoin de leaders charismatiques, surtout dans la période trouble dans laquelle nous vivons ?

HR : Il est charismatique, c’est un fait établi. Fin 2008, je me suis rendu en Israël avec ma compagne qui est Haïtienne. Nous nous sommes faits apostropher dans les rues : « Vive Obama ! », tant par des juifs que par des palestiniens. Certes, je me méfie toujours de l’aspect-gadget » d’une élection, mais le président américain ne donne pas l’impression de n’être qu’un gadget. Si sa campagne fut gigantesque en matière de communication, il ne donne pas l’image d’un tribun de foire.

PM : Comment expliquer l'écrasante victoire de Martin Luther King ? Par le seul fait qu'il est revenu dans l'actualité par l'ascension d'Obama, ou parce que l'espoir d'une société plus juste est aussi la traduction d'une volonté de paix entre les Blancs, les Noirs, les Jaunes, les Juifs, les catholiques, les musulmans ; bref Martin Luther King symbolise, plus que jamais, le rêve de l'homme ?

HR : Il est clair que Luther King symbolise le rêve de l’homme ! Mais avant tout, c’est Obama qui a fait revenir Martin Luther King dont il concrétise le combat et l’espoir qu’il a suscités. Vous m’avez parlé de basculements : Obama, Luther King, Mandela en sont aussi. Ils sont le signe de l’acceptation de la multiculturalité, du « non » au racisme. Quand je me promène et que je vois le nombre grandissant des jeunes couples multi-ethniques, je me dis que c’est un phénomène irrémédiable. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas. Si cette nouveauté crée des craintes pour des gens installés dans leurs certitudes, il peut provoquer un repli communautaire, voire un repli régionaliste ou même sous-régionaliste. C’est-à-dire que, chez certains, cette ouverture peut engendrer la peur.

PM : Luther King n’aurait pourtant pas réalisé le même score, il y a un an ?

HR : Vous avez raison. La plupart des autres personnalités retenues par vos lecteurs apparaissent encore régulièrement dans l’actualité, comme Bill Gates qui, lui aussi, fait aussi rêver, mais à sa manière. D’autant qu’il est extrêmement habile.

PM : Ce classement est peuplé de personnalités "positives" : King, Obama, Sœur Emmanuelle, Mandela, Kennedy, Barnard, Churchill, Jean-Paul II, Mère Teresa. N'est-ce pas aussi un signe et un espoir pour notre monde ?

HR : Pour ma part, je qualifierais ces personnalités de « religieuses ». Ce sont avant tout des personnes de dialogue, à l’exemple de Sœur Emmanuelle. Elles véhiculent une idée de compassion, de solidarité. À ce titre, Jean-Paul II est la contre-image de Benoît XVI.

PM : Décryptons quelques performances, si vous le voulez bien. D’abord, la 3e place de Bill Gates ? L'arrivée massive de l'informatique dans nos vies ? Le fait que de nombreux jeunes ont voté ?

PM : Il a formidablement réussi dans un domaine proche des jeunes. Ceux-ci l’admirent pour cela.

PM : La 4e place de Sœur Emmanuelle ? Outre sa personnalité de paix, sa disparition a-t-elle remis ses valeurs en lumière ?

HR : Comme pour ceux que j’ai nommés les « religieux », le choix de Sœur Emmanuelle démontre que les gens ont peur et qu’ils ont envie de Paix et de calme. Les résultats de votre sondage sont un peu comme si la société consacrait elle-même des saints auxquels on peut se référer.

PM : La 5e place de Nelson Mandela : la victoire d'une société moins raciste qu'avant ? Cette 5e place est une grande victoire par rapport aux autres personnalités ?

HR : Il représente l’image de la dignité et de la résistance digne qui n’a pas été entachée par la violence. Malgré des dizaines d’années de prison, il a exercé un magister extraordinaire sur les gens. On pourrait le comparer à Gandhi qui utilisa la même non-violence assortie d’un résultat spectaculaire.

PM : La 6e place de Jacques Brel ? Il faut toujours un poète dans un tel classement ? Le fait que l'amour reste universel ? Que Brel est belge ?

HR : Vous avez tout à fait raison. J’aime beaucoup Jacques Brel. Pour les motifs que vous mentionnez, je ne suis pas étonné qu’il figure à cette place.

PM : La 7e place de Kennedy ? À la fois le triomphe d'une image restée vivace et le fait que les révélations sur sa vie ont égratigné le mythe ?

HR : Ces révélations n’ont pas modifié le mythe. Même s’il n’a pas renouvelé la vie des gens, même s’il a peut-être réalisé moins de choses que Johnson, son successeur, Kennedy reste une figure emblématique.

PM : Vous songez à d’autres figures emblématiques ?

HR : Merckx l’est aussi : jamais, un champion n’a tout dominé, tout gagné comme lui. Jusqu’au record de l’heure. De plus, pour nous, Belges, il est très représentatif : il est Bruxellois, il parle les deux langue et est populaire dans tout le Royaume. Enfin, moi qui ai travaillé à la RTBF, je ne peux séparer l’image de Merckx de celle de Luc Varenne qui a raconté ses exploits.

PM : La 8e place de Christiaan Barnard : le résultat le plus surprenant, pour une personnalité moins connue. Non ?

HR : Je suis effectivement étonné qu’on se soit souvenu de lui. Surtout que le type d’opérations qu’il a initiées est devenue de la routine. Mais il fut le premier et l'on voit tout de suite qui il est. La différence entre les transplantations cardiaques et le Sida est que, pour ce dernier, on n’a pas encore trouvé la solution.

PM : La 9e place de Churchill : c’est à la fois le triomphe de la résistance, de la liberté, et le fait que certains n'ont pas vécu le rôle majeur qu'il a joué ?

HR : Il faut avoir suivi l’actualité pour savoir ce qu’il a réalisé. Pour moi, qui fus un enfant juif caché durant la guerre, Churchill représente énormément. Mais pour les plus jeunes…

PM : La 10e place de Neil Armstrong ? L'image mythique de la conquête de l'impossible qui fait toujours rêver ? 


HR : Il serait intéressant de connaître l’âge de ceux qui ont voté pour lui. Personnellement, la nuit de son exploit, je me trouvais à Oxford avec mes enfants. Nous nous sommes levés pour suivre à la télévision les premiers pas de l’homme sur la lune. Mes fils ont près de cinquante ans et s’en souviennent encore. Ce fut une telle avancée…

PM : Quel est votre décryptage du classement de ceux qui ont récolté le moins de points : Margaret Thatcher, par exemple. Son rôle dans la politique mondiale est-il sous-estimé ?

HR : Il y a un an, elle aurait récolté plus de voix. Elle fut le chantre du néolibéralisme, or celui-ci vient de s’effondrer. Elle en a perdu le prestige, étant en quelque sorte victime des événements.

PM : Et Fidel Castro : son mythe est-il surfait ?

HR : Aujourd’hui, il incarne le désenchantement complet. À l’époque, il représentait un « socialiste au soleil », avec le côté épique de ses partisans qui sortaient de la forêt. Sartre et De Beauvoir avaient été à Cuba pour le voir. Aujourd’hui, tout cela est bien loin…

PM : Castro obtient 13 points pour 93 à Che Guevara : ce dernier symbolise plus la révolution que Castro ?

HR : Le « Che », c’est la fin d’un mythe. Des informations nous montrent désormais que l’aventurier courageux était très autoritaire et qu’il avait une vision fort étroite de la réalité. Avant, il symbolisait un peu Billy the Kid, mais c’est fini…

PM : Mao est-il un mythe oublié ? Vous qui connaissez bien la Chine, celle-ci fait-elle encore peur, intrigue-t-elle, ou bien est-elle rentrée dans les rangs ?

HR : La Chine impressionne toujours les gens. Aujourd’hui, c’est par sa force économique, par la puissance qu’elle représente.

PM : Et Arafat ?

HR : C’est le désenchantement complet. D’interlocuteur des Israéliens, il est devenu un non-interlocuteur. Ceux-ci pourraient d’ailleurs s’en mordre les doigts. Mais Arafat était ambivalent : il avait des discours différents selon qu’il était face à des Occidentaux, des Arabes ou des Palestiniens… En Israël, ma compagne et moi nous nous sommes rendus sur sa tombe. Nous étions les seuls visiteurs. C’était triste…

PM : Vous êtes ce qu'on peut appeler un grand aventurier du journalisme. Comment voyez-vous l'évolution du monde au cours de ces soixante dernières années ? Comment voyez-vous l'avenir qui nous attend ?

HR : Malgré des résistances, les mariages mixtes vont augmenter, de même que les familles multiculturelles. Je suis d’origine polono-juive, ma compagne est Haïtienne, ma fille vit avec un VietNamien, mon fils aîné avec une Jamaïcaine… Ce fait semble inévitable. Je voudrais faire une autre remarque. Malgré tous les problèmes matériels et le chômage, nous restons fort privilégiés. La partie de l’Europe dans laquelle nous vivons, l’Amérique du Nord et l’Australie sont une sorte d’éden : on ne pourra empêcher les gens de tout faire pour y venir. Ce mouvement est irréversible. Autre point, je ne sais pas trop si la disparité entre les riches et les laissés pour comptes va tout faire craquer ou si ces derniers vont se résigner. Avant, les idéologies donnaient aux plus démunis un accès vers un monde meilleur. Aujourd’hui, qu’est-ce que ces gens peuvent encore bien espérer ?

PM : Chez nous, ce terrain est-il favorable à l’émergence d’un nouveau De Grelle ?

HR : Il n’existe pas réellement de leader charismatique en Belgique. On voit bien que le côté théâtral d’un Berlusconi est dépassé.

PM : Un mot sur la valeur de ce genre de consultation populaire ?

HR : S’il n’est pas scientifique, ce type de consultation est intéressant en ce qu’il transcrit ce que les gens ont à l’esprit à un moment donné.

PM : Et vous, quels auraient été vos trois choix ?

HR : Je voterais Obama. C’est un choix pratique, mais il est le seul homme capable d’animer la machine économique et politique. Certes, il va devoir mettre de l’eau dans son vin, mais on sent chez lui un ton nouveau. Dans  sa manière d’interpeller l’Iran, par exemple. Avec lui, je l’ai dit, les Etats-Unis ont retrouvé un poids moral. Et en lui-même, il est très important : voyez lorsqu’on se demande, à propos de tel ou tel autre homme politique : est-il le nouvel Obama ? A contrario, Sarkozy aimerait passer pour celui qui va régler des tas de problèmes. Mais lui, il est un agitateur, un homme qui peut promettre tout et son contraire. Enfin, avec Obama, n’oublions pas qu’il y a le risque de placer trop d’espoir en un seul homme…

PM : De quelles couvertures de Paris Match vous souvenez-vous ?

HR : Je n’ai pas oublié celle où l’on voit en gros plan, à Budapest, un tank soviétique. Cette image avait une telle force dramatique ! Comme beaucoup d’autres que j’ai vues dans votre magazine…

30/03/2009

CLAUDE JAVEAU: "ON EST PLUS HEUREUX EN BELGIQUE QU'EN HOLLANDE OU EN FRANCE!" (PARIS MATCH 19-03-09)

claude javeau - PM 19-03-09.jpg
Paris Match: Quel regard portez-vous sur la richesse des soixante dernières années, dans le monde ?

Claude Javeau: Elles sont extraordinaires et se divisent en deux sous-périodes. Les "trente glorieuses" d'abord, qui vont jusqu'à 1973: l'état-providence y règne, la prospérité est très forte et les pays se retrouvent sous la coupe des Etats-Unis. Puis, vient la crise du pétrole, avec le chômage qui augmente de manière brutale et l'économie qui domine. Dès la fin des années 70, ce sera le grand tournant néo-libéral du reagano-thathchérisme. On voit ce que cela donne aujourd'hui…

PM: D'autres observations?

CJ: Après la guerre, le fascisme s'écroule. La fin du communisme viendra en 1989, lors de la chute du mur de Berlin. L'équilibre de la terreur s'écroulera avec des guerres périphériques: Viêt-Nam, guerres de libération en Afrique, guerres d'indépendance, guérillas en Amérique latine, abcès de fixation au Proche-Orient…

PM: Il y a aussi l'explosion des nouvelles techniques?

CJ: Les moyens techniques innovants progressent de façon effarante. Par exemple, à l'époque où Paris Match commence en 1949, un ordinateur est une énorme machine qui occupe plusieurs pièces. Actuellement, on peut même en installer un sur un téléphone portable. De même, les grands enregistreurs deviendront des MP3 qu'on met dans sa poche. Toute cela a fait exploser le monde…

PM: Socialement, qu'observe-t-on?

CJ: La post-modernité est caractérisée par la fin de l'autorité. Concrètement, cela donne la négation de la différence générationnelle: un jeune n'accepte plus qu'un plus vieux, comme un prof par exemple, ait une légitimité sur lui. La seule autorité qu'on reconnaisse encore est celle du patronat qui remplace le patriarcat.

PM: Et en Belgique: que retenez-vous comme grands événements ayant touché la société belge ?

CJ: La Belgique de 1945 est comparable à celle de 1830. La seule réelle innovation est le vote des femmes qui, dès les législatives de 1949, imposera des gouvernements homogènes PSC-CVP. À l'époque, l'idée d'une séparation nord-sud est inexistante. Je me souviens d'avoir réalisé une enquête qui mêlait francophones et Flamands. En 2009, ce serait impensable. Viendra alors la première transformation du pays et le clichage de la frontière linguistique, dès les années 60. On passe d'un pays unitaire à une fédération où le Roi est de moins en moins influent.

PM: A cette époque, la Belgique est déjà frappée par la crise?

CJ: Le Sud disposant d'industries de faible valeur ajoutée, le chômage s'y installe en premier lieu. Ajoutez-y que la classe ouvrière est turbulente et vous comprendrez pourquoi les investissements se font surtout au Nord. Bref, la Wallonie s'appauvrit. Dès 1964, la Flandre domine, en richesse, en population et en influence, même si elle conservera toujours un ressentiment par rapport à l'ancienne élite francophone.

PM: Chez nous comme ailleurs, les jeunes montent en puissance?

CJ: Ils sont issus du baby-boom et, avec eux, l'enseignement va se développer. À l'ULB, on est passé de 3.500 étudiants en 1957, à 20.000 aujourd'hui. Ceci ne doit pas nous faire oublier qu'il y a des "déchets": le décrochage des jeunes n'ayant aucune formation.

PM: La Belgique est un des bons élèves de l'Europe?

CJ: Absolument! Et ce, dès la constitution du Benelux. Cela lui vaudra de recevoir chez elle les institutions européennes qui ne devraient plus la quitter. Bruxelles est et restera la capitale de l'Europe.

PM: Comment décrieriez-vous le Belge en général?

CJ: Il est incapable de se valoriser, surtout du côté francophone. Cette observation vaut pour beaucoup de petits pays, mais chez nous, elle est très marquée. Nous préférons la dérision. C'est d'autant plus contradictoire que la Belgique a contribué de manière extraordinaire à la Culture européenne. Qu'il suffise de se rappeler que la "petite" université qu'est l'ULB compte trois Prix Nobel. Personnellement, je ne suis pas honteux de mon passeport.

PM: Si vous deviez citer dix personnalités belges qui ont marqué ces soixante années, quelles seraient-elles et pourquoi ?

CJ: Je citerais, dans le désordre, Georges Simenon qui est, de loin, l'écrivain francophone le plus vendu au monde. Je n'aime pas l'homme, mais c'est un extraordinaire écrivain. Puis, Paul-Henri Spaak dont la stature a dépassé les frontières de son petit pays. Vient ensuite Hergé auquel je préfère pourtant Franquin: je les mets donc ensemble. Même si je ne l'apprécie guère non plus, je n'oublie pas Brel qui fut marquant. Il y a aussi Hugo Claus, du côté flamand: il aurait mérité le Nobel. Le Roi Baudouin a joué un rôle important pour le pays. Rayon politique, il pourrait y avoir Wilfried Martens que je retiendrais pour la durée et qui représente le type même de l'honnête homme. Je n'oublierais pas non plus le père Pire, voire José Van Damme et le "cannibale" Eddy Merckx évidemment…

PM: Vous n'en avez pas cité certains. Sœur Emmanuelle?

CJ: (il sourit) Elle est née en Belgique, mais n'était pas Belge. Je suppose que ce qu'elle a fait était bien. Elle avait un talent fou pour la médiatisation – en duo avec Michel Drucker –, mais je reste persuadé que beaucoup d'autres dans le monde ont fait des choses aussi belles et qu'ils auraient également mérité qu'on parle d'eux.

PM: Le professeur De Duve?

CJ: C'est notre dernier Nobel encore en vie. Il s'agit d'un homme remarquable!

PM: Les Diables rouges?

CJ: (il soupire) Pfft… En 1984, ils furent très bons …

PM: Dirk Frimout?

CJ: C'est un brave homme. "Faire le cosmonaute" lui a permis de devenir baron. C'est un modeste…

PM: Justine Henin?

CJ: Je déteste le personnage. Il est pourtant vrai que, dans un domaine qui n'est pas vital pour l'humanité comme le tennis, elle a bien réussi…

PM: Merckx ne pratiquait pas non plus en métier vital pour l'humanité…

CJ: C'est vrai, mais il incarnait l'obstination belge. Il a également réussi dans la durée. Ensuite, le cyclisme est plus populaire que le tennis. Enfin, il n'a pas la prétention de Justine Henin…

PM: Jean-Luc Dehaene?

CJ: C'est un homme important, mais surtout un monument de grossièreté. S'il existait un Prix Nobel de grossièreté, il l'aurait. Dehaene n'est pas un homme d'Etat, mais un politique remarquablement doué.

PM: Guy Verhofstadt?

CJ: Lui, je l'apprécie parce qu'il incarne une capacité de négocier "à la belge". Les gens l'aiment bien. Il est clean.

PM: Pour en revenir au niveau mondial, dans la liste des figures marquantes soumises au vote, les Belges ont présélectionné Ben Laden parce qu'il est inscrit dans l'histoire noire de ces soixante dernières années. Pour la seule Belgique, qui peut-on retenir dans cette même perspective: Dutroux ?

CJ: Il fut le Belge le plus connu, à un moment donné. Il a créé une incroyable panique au sein de la population, mais après son arrestation, la montagne a accouché d'une souris.

PM: Vous voulez parler de la théorie du grand complot?

CJ: Tout à fait!

PM: Il a pourtant provoqué des bouleversements dans la société belge?

CJ: Oui et non! On ne peut oublier le trait de génie que fut la création de la commission parlementaire. Elle a eu un incroyable effet cathartique sur les Belges. L'affaire Dutroux fut aussi le signal d'un intérêt plus grand pour les faits-divers. Enfin, il y a eu la mise en scène de la Justice avec des avocats qui n'hésitent plus à faire leur publicité: Magnée, Uyttendaele, Misson…

PM: Paradoxalement, si notre existence s'est trouvé de plus en plus enrichie par les progrès au cours de ces soixante dernières années, les gens n'ont jamais semblé si peu heureux. Un décryptage ?

CJ: Tout vient du fait qu'on a remplacé le désir par la jouissance. La société de consommation a fait dériver le désir d'être heureux vers l'accumulation d'objets, des biens qui sont vite périmés On en arrive également à des pratiques narcissiques comme les rencontres morcelées sur le net. L'homme ne parvient pas à créer une collectivité de bonheur: or, il ne peut être heureux tout seul.

 PM: Notre qualité de vie a-t-elle diminué avec le temps ?

CJ: On vit plus heureux en Belgique qu'en Hollande ou en France. Cependant, de manière plus précise, si la qualité de vie de ceux qui en bénéficiaient le plus a diminué, elle a plutôt augmenté, en moyenne. C'était vrai jusqu'au début de la crise que nous vivons. Mais certaines catégories s'accroissent: celles des gens qui sont sous le seuil de pauvreté, ceux qui sont issus de l'immigration…

PM: Pouvez-vous citer des époques où les Belges ont été plus heureux qu'aujourd'hui, au cours de ces soixante années ?

CJ: Souvenons-nous que la Belgique est sortie fort peu abîmée de la guerre. Les Belges furent très heureux entre 1950 et 1970, après l'affaire royale et malgré les grandes grèves. L'Expo 58 a symbolisé ce bonheur. À l'époque, le Belge passait comme étant le petit-bourgeois de l'Europe.

PM: Si vous deviez participer au vote sur "L'homme le plus important du monde", pour qui voteriez-vous et pourquoi ?

CJ: Churchill! Sans lui, ni vous ni moi ne serions pas là. C'était un grand personnage: il incarne la démocratie. De Gaulle, aussi, qui était un personnage étonnant. Puis, selon moi, Jean XXIII: ce petit bonhomme qu'on croyait de transition a bouleversé l'Eglise et a introduit une révolution. Je trouve que Bill Clinton fut un excellent président. Des gens comme Olof Palm, Willy Brandt ou Simone Weill ont également été extraordinaires…

PM: Des observations sur d'autres papes?

CJ: Je note que ni Pie XII ni Paul VI ne figurent dans votre sondage. Quant à Jean-Paul II, ce fut le pape des médias.

PM: Un avis sur le classement actuel: Martin Luther King mène toujours devant Barak Obama, Sœur Emmanuelle et Nelson Mandela qui sont très bien placés. Ce vote, illustré par des figures "saintes", est-il une réaction par rapport à la société injuste que nous vivons actuellement ?

CJ: Le vote en faveur de Martin Luther King correspond à notre époque où l'on récuse les grandes cassures. Quant à Nelson Mandela, il est toujours là. Notez que, parmi ceux que vous citez, figurent trois noirs: il y a peut-être une culpabilité générale de les avoir maltraités.

PM: Peut-on dire que les 60 prochaines années seront plus justes ou bien cette expression n'est-elle qu'une fugace envie d'espoir pour le monde qui, en définitive, ne changera pas ?

CJ: Cela va aller de pire en pire, avec des oppositions de plus en plus importantes. Regardez ce que le Hamas a fait à Gaza: il est parvenu à manipuler Israël de manière à ce que l'extrême droite y monte en puissance. Ceci dit, je ne crois pas que nous allons vivre un grand "clash" de civilisation, mais des conflits locaux qui risquent de dégénérer. Ainsi qu'un accroissement du chômage…

PM: Un avis aussi sur quelques excellents scores : ceux de Christiaan Barnard et Jean-Paul II, alors que Luc Montagnier et Jean XXIII sont moins cités ?

CJ: Barnard fut fort médiatisé et il a inauguré la série des remplacements d'organes. Quant à Montagnier, on n'a toujours pas le remède du virus qu'il a trouvé…

PM: Un avis sur la valeur de ce type de consultation populaire qu'est le sondage de Paris Match?

CJ: Un véritable sondage est basé sur des critères sociologiques normaux. Ici, les votes sont indicatifs, mais pas scientifiques. Il s'agit donc d'un quota. Reste que votre sondage est intéressant en ce qu'il a été réalisé à partir d'un échantillon auto-constitué.