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22/02/2009

CHARLES PICQUE: "DOMINIQUE EST LA FEMME DE MA VIE" (Paris Match 12-02-09)

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Paris Match: Dominique, votre femme, et vous, fêterez-vous la Saint-Valentin?

Charles Picqué: Longtemps, je n'ai consacré aucune attention à cette fête. J'ai même un souvenir empreint de remords: un jour de Saint-Valentin, au festival du film d'Amour de Mons, je me suis comporté de manière mufle avec "Domi", ne lui consacrant guère d'attention et préférant m'occuper de mes relations publiques. Je m'en veux encore.

PM: Votre femme néglige-t-elle aussi cette fête?

CP: Je le croyais! Or il y a quelques années, quand je suis revenu avec un parfum, ce geste l'a fort émue. Depuis une dizaine d'années, je suis donc attentif à ne pas oublier la Saint-Valentin. Cette année, je l'ai déjà mise à la date de jeudi afin de ne pas l'oublier. J'en fais autant pour la fête des mères ou les anniversaires, ce qui me vaut parfois de les souhaiter quelques jours à l'avance…

PM: La Saint-Valentin est-elle, pour vous deux, l'occasion de vous dire des choses que vous ne vous diriez pas les autres jours de l'année?

CP: Il serait malheureux d'attendre ce jour pour dialoguer. La Saint-Valentin relève plus d'une symbolique. Assez naturellement, nous tentons de multiplier les moments d'écoute et de partage.

PM: Quand vous fêtez la Saint-Valentin, c'est toujours comme la première fois?

CP: CP: J'ai la chance et le bonheur d'avoir une femme peu exigeante, discrète et modeste, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une personnalité bien trempée. Pour nous, la Saint-Valentin est l'occasion de nous fêter et de nous rappeler qu'il faut toujours se remettre en question face aux dangers de la routine quotidienne.

PM: Vous craignez cette routine?

CP: Je prends garde à ce que j'appelle la "tendresse indifférente". Il faut donc savoir retrouver ses humeurs amoureuses, même juvéniles. Enfin, pour nous, la Saint-Valentin est aussi l'occasion de nous fêter en évitant que les enfants ne confisquent la fête, ce qui n'est pas vrai pour la Fête des mères. J'éprouve donc un malin plaisir à écarter nos enfants du cercle de notre couple. Leur irritation m'amuse: papa et maman leur échappent, pendant quelques heures.

PM: Avez-vous un lieu de prédilection pour fêter la Saint-Valentin?

CP: Non! Nous nous arrangeons pour nous retrouver ensemble, à midi ou le soir, et manger en tête à tête. Il nous est même arrivé de rester seuls chez nous, en nous amusant de la gentille jalousie de nos enfants. Eux ont aussi fini par s'en amuser…

PM: Comment définiriez-vous la Saint-Valentin?

CP: C'est un antidote au risque de l'éloignement dans lequel tout couple peut se retrouver. Ma vie d'homme politique ne me permet pas toujours de consacrer assez de temps à ma femme et mes enfants. Cela, même si depuis quelques années, j'ai résolument modifié mes horaires pour être le plus souvent possible avec eux, surtout le soir.

PM: Depuis combien de temps, votre femme et vous, vous connaissez-vous?

CP: Cela fait presque 20 ans et nous vivons ensemble depuis 17 ans.

PM: Avoir à côté de soi une femme comme elle, cela donne des ailes?

CP: Cela ne se commande pas d'aimer une femme le plus longtemps possible, mais le fait d'être dans une relation amoureuse depuis 20 ans, apporte de la stabilité. C'est là qu'est tout l'enjeu.

PM: Quel type de stabilité?

CP: Cette stabilité ne signifie ni routine ni indifférence. Une bonne relation est faite de stabilité et de la capacité de s'étonner, de manière à conserver du piment à la relation. La pire des choses, c'est quand il n'y a plus de curiosité mutuelle, de réactivité devant d'éventuels problèmes.

PM: Une stabilité évolutive, en quelque sorte?

CP: Il faut éviter que l'un n'évolue plus au même rythme que l'autre. Une relation amoureuse se réinvente tout le temps. Vivre longtemps avec le même partenaire ne signifie pas une stabilité morose, dès lors que le couple vit intensément sa relation, ou de manière sincère et active. 

PM: Comment vivez-vous vos conflits?

CP: Les explications sincères ou les différends sur les choix de vie ne sont pas inquiétants. Être ensemble depuis 20 ans ne signifie pas qu'il n'y plus deux personnalités, avec leur liberté propre et leur indépendance d'esprit. Il est extrêmement dangereux de devenir un couple ghetto, replié sur lui-même. Chaque époux doit donc conserver des amis privilégiés, à côté d'amis communs. Même chose pour les centres d'intérêts.

PM: C'est le contraire du couple fusionnel…

CP: Ce type de couple se replie sur lui-même. Ce côté fusionnel est souvent synonyme de renoncement ou de résignation pour l'un des deux. C'est là que réside le principal péril qui conduit à l'indifférence et à la banalité de la relation.

PM: Le mariage de Wilfried Martens, à 72 ans: quel effet cela vous a-t-il fait-il?

CP: C'est le signe qu'on peut écrire une nouvelle page de sa vie à tout moment. Ce qui m'a surtout frappé, c'est que l'affection unissant Wilfried Martens et Miet Smet est ancienne et s'est concrétisée tard. C'est le côté charmant de ce mariage.

PM: Votre propre mariage, il y a sept ans, fut-il une décision commune?

CP: Oui, Il s'agissait d'une volonté commune. Nous avions déjà nos enfants, mais cela n'a pas été le motif principal. Nous nous sommes mariés pour le plaisir de consacrer, aux yeux de notre famille et de nos proches, notre union dont nous savions qu'elle allait durer.

PM: Votre femme et vous avez onze ans de différence: c'est un poids?

CP: Je pense que j'ai gardé une sorte de nature assez juvénile. Comme Dominique a la tête sur les épaules et une maturité évidente – je parle de sa rigueur pour tenir un ménage, de son extraordinaire sens des responsabilités par rapport aux enfants et de l'extraordinaire stabilité relationnelle et caractérielle -, pour ce motif donc, notre différence d'âge ne se sent ni ne se voit dans nos relations.

PM: Vous vous sentez toujours jeune?

CP: Je ne crois pas que ma femme sente cette différence d'âge. Je ne suis ni un pantouflard, ni quelqu'un qui a perdu de ses passions de jeunesse. D'ailleurs, c'est parfois elle qui doit me ramener à plus de raison et de sagesse.

PM: Dominique est-elle la femme de votre vie?

CP: Certainement! Ne fût-ce que parce c'est avec elle que j'ai bâti ma vie. J'ai été amoureux d'autres femmes qu'elle, mais elle m'a apporté une vraie atmosphère familiale. Une femme avec laquelle on a des enfants vous permet une relation de complicité toujours plus forte. Cela renforce le projet de vie commun, tout en apportant un sens de la solidarité et des responsabilités.

PM: Un homme peut-il avoir plusieurs "femmes de sa vie"?

CP: Oui, mais avec une nature de sentiments et de passions différente. Il peut y avoir des relations passionnelles, mais assez superficielles. Il peut aussi y avoir des relations plus sages, mais plus profondes et plus durables. Je songe aussi à des coups de folie amoureux ou des coups de foudre foudroyants. Enfin, on peut aussi s'inscrire dans un processus de découverte progressive de l'autre. Cette variété fait la richesse et l'expérience des sentiments.

PM: Dans quelle catégorie, Dominique et vous vous situez-vous?

CP: En ce qui me concerne, ce fut un coup de passion et une construction familiale. La caractéristique de cette relation est, pour ma femme, une grande loyauté et une solidarité complète. Il est important de se dire des choses, de ne rien se cacher. Dominique a une qualité qui nous a parfois évité des tensions plus graves: elle a toujours voulu crever les abcès lorsqu'il y avait des sources de conflit, même s'il y en a eu très peu.

PM: Votre caractère est fort différent?

CP: J'ai plutôt tendance à bouder et à le faire longuement. Cela a été en partie une des raison de mes précédents échecs amoureux: j'ai trop laissé traîner les choses, sans jamais mettre à plat la cause des tensions.

PM: Vous souvenez-vous de votre première rencontre?

CP: Dominique m'a été présentée pour devenir une de mes collaboratrices. C'était au tout début de la Région bruxelloise. Mon chef de cabinet qui me l'avait présentée m'avait mis en garde: c'était certes une femme charmante, mais elle pourrait être une source de tentation pour moi. J'ai résisté plus de temps qu'on ne le pense: deux ans…

PM: Ce fut réciproque?

CP: Longtemps, elle est restée dans une posture très respectueuse. (il sourit) Ce n'est pas à elle, ni à ses initiatives qu'on doit notre aventure.

PM: C'est elle qui désirait avoir des enfants?

CP: Il est vrai que son grand souhait était d'avoir des enfants. Elle a voulu s'en assurer parce que j'étais connu pour ne pas en souhaiter. En fait, je m'étais résolu à me priver d'enfants. C'était une erreur, je le constate maintenant.

PM: Vous êtes donc heureux d'avoir écouté votre femme?

CP: Les enfants ne sont pas une condition nécessaire au bonheur, mais c'est une facette du plaisir de la vie que j'ai découverte. J'étais heureux sans enfants, mais je suis heureux d'en avoir. Cela dit, je respecte ceux qui ne veulent pas d'enfants.

PM: Pourquoi ne souhaitiez-vous pas d'enfants?

CP: Il y avait chez moi, à la fois la peur d'être trop peu disponible, mais aussi celui d'être responsable d'une éducation marquée par l'absence du père. Dans les premières années de ma vie professionnelle et politique, si j'avais eu des enfants, je ne les aurais pas vus suffisamment. Il est aussi vrai que mes enfants auraient pu être un frein à mon activité. D'où ma circonspection.

PM: Faire de la politique à un haut niveau, est-ce compatible avec une vie de famille équilibrée?

CP: Oui, mais il faut une énergie, une organisation et beaucoup de sacrifices. Avoir une vie publique peut augmenter le risque de rater sa vie familiale. C'est pour cela que je suis content d'avoir eu mes enfants, dans la deuxième partie de ma vie publique lorsque j'ai été capable de faire le tri entre les obligations incontournables et celles qui ne l'étaient pas.

PM: Qu'est-ce que la fidélité, dans un couple?

CP: C'est un point majeur. Mon expérience et l'observation de mes contemporains me fait penser que la fidélité est une terrible exigence, pour les hommes en particulier. Il y a de nombreuses tentations, mais aujourd'hui encore, je ne sais toujours pas quelle est la meilleure thérapie à l'infidélité: avouer ou nier l'infidélité?

PM: C'est donc une affaire d'homme?

CP: La question de la fidélité poursuit la toute grande majorité des hommes, pendant toute leur vie.

PM: Comme politique, êtes-vous plus exposé qu'un autre?

CP: La vie publique expose plus parce qu'on y multiplie les liens relationnels et les occasions. Sans parler de l'attractivité du pouvoir, même s'il est modeste en Belgique: celle-ci augmente les tentations. Enfin, la frénésie d'une vie stressante peut exposer au goût des exutoires et des décrispations.

PM: Cette attirance vous plaît?

CP: Avec l'âge, il m'est apparu évident qu'on ne m'aime pas, moi, mais plutôt la fonction que j'occupe. Le jeu de la séduction est assez présent dans le théâtre de la politique.

PM: Vous croyez aux couples libres?

CP: Non! J'ai peine à croire que le taux de réussite d'une vie conjugale marquée par l'amour libre est élevé. La probabilité de l'échec est sérieux.

PM: Lors des coups durs, votre femme a toujours répondu présente?

CP: Lorsque cela se passe, Dominique retrousse manches. Même si je ne crois pas être un homme très fragile, elle n'a jamais failli, aux moments où j'étais en difficulté matérielle ou psychologique. Dans des circonstances difficiles, elle est là, et sera toujours là. C'est une douce certitude, dans un couple, de savoir que l'autre est un filet de sauvetage. Ce seul sentiment est déjà rassurant.

D'ici juin, les Flamands n'engrangeront rien!

PM: Il y un an dans Paris Match, vous disiez craindre que nos conflits communautaires finissent par alerter certaines autorités internationales: le refus de quelques communes flamandes d'organiser les élections européennes, ne va-t-il pas dans ce sens?

CP: Je suis convaincu que le désordre belgo-belge ne laisse pas indifférent une certaine opinion européenne. Or, il ne faut pas sous-estimer le poids de la symbolique belge en Europe. Cela doit nous rendre plus sages afin d'éviter qu'on vienne nous donner des leçons de tolérance et de bonne conduite.

PM: Et Bruxelles?

CP: Son statut de capitale européenne serait peu conciliable avec le symbole de capitale d'un pays qui se déchire. Quand on sait l'importance du côté international de Bruxelles pour les deux autres régions, on peut espérer qu'elle ne sera pas être au cœur d'un tel déchirement. Surtout, si l'on se souvient que notre pays a été créé dans un souci de pacification, entre les grandes nations européennes…

PM: La place de Bruxelles dans la résolution de nos conflits est donc importante?

CP: Si la Belgique devient un symbole de lutte entre sous-nationalistes régionaux, on aura de la peine à asseoir Bruxelles comme symbole de la construction européenne.

PM: Votre solution?

CP: On peut vivre avec un distanciement nord-sud, mais dans un souci de compromis et de concessions équilibrées. Le problème n'est pas que la Belgique change de forme, mais de savoir quel processus va être suivi. Ce qui apparaîtra comme un passage en force d'une communauté pour faire plier l'autre, nous enlèvera le sens du compromis et du consensus. Va-t-on rompre avec cette tradition du compromis ou va-t-on dessiner l'avenir dans un souci de concessions mutuelles. Voilà la vraie question!

PM: Diriez-vous que la situation communautaire se présente mieux qu'il y a quelques mois?

CP: Il faudra attendre que la fièvre électorale s'apaise. Mais on peut compter sur le bon sens belge pour éviter, non pas une inévitable réforme de l'Etat, mais que celle-ci se négocie sans concessions mutuelles. La majorité des politiques se rend compte que chacun devra y mettre du sien pour réformer l'Etat et qu'il ne s'agira pas d'imposer des choses, de manière unilatérale. C'est quand on a conscience qu'il y a un prix à payer qu'on trouve le plus facilement les voies du dialogue.

PM: Va-t-on engranger des résultats, d'ici aux élections?

CP: Selon moi, les Flamands n'engrangeront rien. Rien, si ce n'est une méthode de travail et les grands principes de la négociation. Les choses sérieuses commenceront après les élections.

PM: La crise économique et financière va-t-elle avoir un effet bénéfique, ou négatif, sur la solution de nos problèmes communautaires?

CP: Soit, la crise activera les replis régionalistes, soit elle démontrera que la réforme de l'Etat doit être pensée en termes de distanciement, mais aussi de coopération. Il faudra donc, à la fois donner plus d'autonomie aux régions, tout en procédant à l'inventaire des choses qu'on peut mieux faire ensemble.

PM: Si vous aviez un conseil à donner aux négociateurs?

CP: Je leur expliquerais la même chose: il faut régionaliser certaines compétences tout en bâtissant des socles de collaboration. Selon moi, il s'agit du scénario le plus réaliste et le plus intelligent: réaliste parce qu'on n'évitera pas une réforme de l'Etat, et intelligent parce ce qu'on se rendra compte que l'autonomie accrue des régions nécessite une coopération au bénéfice de tout le monde.

PM: On vous sent plus optimiste qu'il y a quelques mois…

CP: Je ne dirais pas cela à propos du caractère inéluctable d'une grande réforme de l'Etat. Il est cependant vrai que j'ai entendu beaucoup de propos encourageant, ces derniers temps. À partir du moment où le principe d'une réforme de l'Etat a été accepté par les francophones, il s'est produit chez les Flamands une prise de conscience du bénéfice incontestable d'une coopération. 

PM: Que va devenir Bruxelles?

CP: Elle va jouer un rôle dans l'émergence du souci de collaboration dont je viens de parler. Personne ne veut perdre Bruxelles. Celle-ci, comme la crise, vont favoriser l'émergence d'un fédéralisme plus poussé et d'un plus grand souci de coopération. 

PM: Le fédéral jouera encore un rôle?

CP: On ne parlera plus de prédominance du fédéral, mais il deviendra l'enceinte des stratégies de coopération voulues par les régions. Le fédéral sera plus ce qu'on met ensemble, que le haut de la pyramide. Il sera le lieu où seront représentés nos intérêts communs, tout en permettant la coordination de nos politiques. La collaboration entre régions sera donc garantie par l'existence d'un échelon fédéral.

PM: D'autres prospectives sont moins optimistes…

CP Quand Jean-Marie De Decker dit que l'Etat fédéral servira à gérer Bruxelles, je me dis qu'il veut faire de la capitale un instrument de pouvoir de la majorité sur la minorité. Il s'agit d'une instrumentalisation, au bénéfice de la seule Flandre. C'est un scénario inacceptable!