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20/08/2009

HERMAN DE CROO: QU'ON ME PRENNE TOUT, MAIS PAS MA VOIX (Paris Match 06-08-09)


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Fait inédit en Belgique, le 23 juillet dernier, Herman De Croo a publié un communiqué annonçant qu'il était atteint d'un cancer. Plus particulièrement, à la corde vocale droite. Afin de mieux comprendre ce qui a motivé cette révélation et pour sonder l'âme du ministre d'Etat VLD (72 ans), Paris Match l'a rencontré. Nous avons trouvé face à nous un homme plus volontaire que jamais et prêt à se lancer dans un nouveau combat: celui pour la vie.

Paris Match: En Belgique, on n'a jamais vu un homme politique annoncer qu'il avait le cancer?

Herman De Croo: Je n'ai pas eu beaucoup le choix. Si je n'avais rien dit, le seul fait de me rendre 28 fois de suite chez le radiothérapeute, au pavillon 12 de l'UZ de Gand, aurait fini par se savoir. J'ai aussi demandé conseil à ma collègue du Sénat, Marleen Temmerman. Elle m'a offert les médicaments non périmés qui lui restaient de son traitement.

PM: Que vous a-t-elle suggéré?

HDC: Elle est médecin, mais a surtout vécu la même situation que moi: elle avait cru que son état resterait secret et pourtant, cela s'est su… Enfin, je dois vous avouer que le fait de dévoiler mon mal m'a servi à renoncer, sans faux-fuyant, à des invitations: au Congo, à Saint-Paul de Vence…

PM: Avez-vous consulté les membres de votre famille?

HDC: Bien sûr! Mon fils Alexander était opposé à ce que je parle de mon cancer, tandis que ma fille Ariane y était favorable. J'ai aussi demandé conseil à mon ami Luc Van der Kelen, éditorialiste au Laatste Nieuws. Il effectuait un périple pour son journal et était en Bulgarie.

PM: Aujourd'hui regrettez-vous d'avoir rendue officielle la terrible nouvelle?

HDC: Pas du tout! Que du contraire même…

PM: Quand avez-vous concrètement été mis au courant?

HDC: Le 3 juillet. Une date que je n'oublierai jamais. C'était un vendredi. On m'a téléphoné, le soir à sept heures moins le quart. J'ai malgré tout participé à une réunion du conseil du conseil de police et ai tout pris sur moi. Ce n'est que vers 21h30, lorsque je suis rentré chez moi, que j'ai craqué. Je me suis surtout demandé pourquoi cela m'arrivait à moi! Il y avait aussi qu'on ne m'avait donné aucun détail. Ce n'est que le mardi suivant que j'ai appris qu'il n'y avait pas de métastases.

PM: Vous avez été mis au courant de votre cancer le 3 juillet. Pourquoi n'avez-vous publié votre communiqué que le 23 du même mois?

HDC: D'abord, et surtout, parce que mes enfants étaient en vacances. Ensuite parce que j'ai consulté d'autres médecins. Enfin, parce que j'ai voulu que mon traitement ait débuté. Lorsque celui-ci débute, on ne peut plus arrêter. C'est inéluctable…

PM: Qui avez-vous averti en priorité?

HDC: Outre ceux que j'ai cités, plus ma femme, j'ai prévenu mes amis du VLD: Guy Verhofstadt, Patrick Dewael et Karel de Gucht. Guy était en Italie et Karel était en route pour la Toscane. Patrick, lui, m'a envoyé un sms, le lendemain de mon coup de fil. Il disait ceci: "Je n'en ai pas dormi et me suis réveillé plusieurs fois en pensant à toi!"

PM: Et votre famille, comment a-t-elle réagi?

HDC: Ils étaient atterrés! Aujourd'hui, tous espèrent que je vais m'en sortir…

PM: Avez-vous eu des réactions à votre communiqué?

HDC: Lorsque ceux qui devaient savoir ont été mis au courant – j'ai bien entendu prévenu ceux qui travaillent pour moi - , j'ai donc publié mon communiqué. A ce jour, j'ai reçu un millier de messages: coups de téléphone, lettres, mails… Cette vague de sympathie m'a fait du bien. Elle n'était pas truquée!

PM: Que disent-ils?

HDC: D'abord, j'ai constaté que j'étais connu et estimé. Cela fait toujours plaisir. 90% de ceux qui se sont manifestés sont des inconnus et 1/3 sont des francophones. Il s'agit surtout de témoignages, mais aussi des gens qui souhaitent bon courage et me poussent à me battre.

 

PM: Votre traitement induit-il des effets secondaires?

HDC: On m'a prévenu: vu que ce traitement touche les glandes salivaires, je vais avoir des problèmes pour avaler et déglutir, je vais avoir la bouche sèche, je devrai m'alimenter de manière liquide et je vais aussi avoir mal à gorge. Et, plus tard, je risque d'être victime d'une perte du goût. Je vais aussi peut-être perdre la voix. C'est devenu un sujet de cauchemar, la nuit. Dès lors, je dis: Qu'on me prenne tout, mais pas ma voix! Mais je n'en suis pas encore là…

PM: Vous avez d'ailleurs affirmé que votre cancer était une "maladie professionnelle"…

HDC: Absolument! Au même titre que certains maux dont son atteint ceux qui travaillent le bois, le cancer des cordes vocales est une maladie professionnelle.

PM: A l'heure de cette interview, souffrez-vous lorsque vous nous parlez?

HDC: Oui, un peu!

PM: On ne vous a pourtant pas déconseillé de le faire?

HDC: Non!

PM: Pourriez-vous décrire le traitement que vous suivez?

HDC (soulève son polo et dévoile des cicatrices sur son abdomen): On m'a façonné un masque qui épouse toutes les formes de mon visage. Il m'emprisonne, au sens premier du terme. De manière évidemment raccourcies, les rayonnements qui me sont appliqués font sortir les cellules de leurs tranchées avant qu'elles soient abattues. Je subis donc des bombardements à dommage collatéral. En des mots plus prosaïques encore: on tape un peu à côté de la cible…

PM: Chaque jour que vous le suivez, combien dure votre traitement?

HDC: Mon positionnement s'étale sur sept ou huit minutes, tandis que le traitement en lui-même dure deux ou trois minutes.

PM: Il ne s'agit donc par de chimiothérapie, avec les effets que celle-ci provoque, comme la perte de cheveux?

HDC: Non! Ceci dit, si mes pires cauchemars sont de ne plus pouvoir parler, ma crainte ultime est de ne plus être capable de respirer. Mais on n'y est pas encore…

PM: Vous ne dormez pas bien?

HDC: Je ne vous le fais pas dire!

PM: Votre traitement comporte aussi des soins particuliers?

HDC: On m'étale de la pommade sur la gorge, on me gargarise, on m'applique une pâte sur le larynx… C'est pour ce motif que je dois porter des polos: les cols de chemise sont trop irritants. Voilà aussi pourquoi j'ai dû renoncer à la cravate, moi qui ai une des plus belles collections qui soient…

PM: Vous sentez-vous soutenu?

HDC: Savez-vous que ma femme, avocate, me conduit chaque matin à l'hôpital? Je me lève à six heures moins la quart et quitte mon domicile à septe heures pour être à 7h35 à Gand. Mon traitement se termine à 8h. A ce moment, j'entame mes activités. Mes enfants me sont aussi d'un grand soutien. Quant à mes deux jeunes petits-enfants, Casimir et Tobias, ils sont particulièrement émouvants.

PM: Quand saurez-vous si votre traitement s'est révélé utile?

HDC: Lorsque celui-ci se terminera, il faudra compter un mois ou deux pour que se pratique une biopsie qui dira s'il y a ou non des métastases. Mais il faudra cinq ans pour que je soie totalement rassuré sur mon sort. Des examens qui se dérouleront tous les deux ou trois mois m'avertiront de ce que mon traitement est réussi ou non.

PM: Vous avez été victime d'un "burn out": considérez-vous qu'il s'agissait d'un premier avertissement?

HDC: Mon cancer s'est déclaré, il y a plusieurs années. Il était donc présent, mais à l'époque, on n'avait pas examiné ma gorge.

PM: Songez-vous à la mort?

HDC: Non! Mais je sais que je ne suis pas immortel. Comme je sais que je serai enterré dans une tombe familiale, ma mort ne me préoccupe pas trop.

PM: Et votre vie, comment l'appréhendez-vous désormais?

HDC: Je suis un homme optimiste. Comme je vous l'ai dit, je vais me battre sur deux fronts. Ceux que mon combat éclaboussera n'auront qu'à réagir.

PM: Avez-vous imaginé ce qui vous arrive?

HDC: Pour vous qui me connaissez, avouons-le, je suis un peu fanfaron. J'ai toujours cru que je mourrais par arrêt cardiaque, mais pas à cause du mal qui m'atteint. D'autant que, comme je l'ai écrit dans mon communiqué, je n'ai jamais fumé. Or seuls 5% de non-fumeurs sont touchés par un cancer des cordes vocales.

PM: Votre communiqué était aussi un témoignage?

HDC: Tout à fait! Outre qu'il a été rédigé post factum, c'est-à-dire pour expliquer mon absence à certaines manifestations, j'ai voulu encourager ceux qui vivaient la même chose que moi. J'ai voulu être un haut-parleur. Cela s'inscrit dans la droite ligne de mon action qui a toujours été orientée vers les autres. (Il éclate de rire) Une manière d'avoir moins d'emmerdements avec moi-même…

Son nouveau combat est double!

Herman De Croo a évoqué tous ces gens qui le poussent à se battre. Il ne s'agit pas seulement d'un combat pour la vie, mais d'un combat pour la justice. Si lui ne peut suspendre son traitement – "On m'a interdit d'attraper la grippe, voire de tomber de cheval: je crains surtout de me casser la figure!, plaisante-t-il -, les soins sont interrompus le week-end. "C'est un scandale!", tonne le ministre d'Etat. "Le fait de ne pouvoir suivre un traitement que cinq jours sur sept est totalement contreproductif." Certes, la Faculté lui a avancé des explications (normes syndicales, problèmes de coûts…), mais De Croo ne s'y fait pas. "C'est de la foutaise", s'emporte-t-il. Surtout que certains pays, comme le Danemark, parviennent à offrir des traitements qui durent sept jours sur sept. Alors, en quoi la situation belge est-elle inacceptable? Explication de l'ancien président de la Chambre: "Les doses d'irradiation doivent être augmentées en semaine, à cause de la suspension du traitement, le week-end. C'est néfaste pour la guérison des malades." Et il compte bien se battre contre cette "conspiration". Second motif de courroux: les isotopes radioactifs à la base du traitement qu'il suit – comme 35.000 autres patients belges – sont alimentés par la centrale atomique de Mol. Suivez dès lors son regard en direction des Ecolos dont on connaît les positions en matière d'énergie nucléaire. "Que se passerait-il si jamais le traitement des personnes atteintes du cancer était arrêté?", s'interroge Herman De Croo. Lequel compte interroger de toute urgence le ministre socialiste de l'Energie, Paul Magnette. "Concrètement, dès que mon état sera stabilisé, je vais prendre le ministre au collet."