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08/04/2009

INTERVIEW: HERMAN ET ARIANE DE CROO (PARIS MATCH 02-04-09)

ariane de croo - PM 02-04-09.jpg

Ariane De Croo est la digne fille de son père, Herman De Croo, ministre d'Etat et ancien président de la Chambre. Elle a récemment accepté de se présenter aux prochaines élections régionales: ce sera sans doute à la dix-neuvième et dernière place de la liste de l'Open VLD à Bruxelles, son parti devant officialiser son souhait, cette semaine du 16 mars. Paris Match a réuni le père et la fille, au domicile de celle-ci, à Watermael-Boitsfort. 

Paris Match: Ariane De Croo, pouvez-vous vous présenter?

Ariane De Croo: J'ai trente ans et suis mariée depuis 2006 à un francophone, Frédéric Schilling, qui est architecte. Nous avons un petit garçon de 13 mois: Casimir à qui nous parlons chacun dans notre langue Nous sommes installés dans une belle maison que nous achevons de rénover, au centre du quartier du Logis, à Watermael-boitsfort. Pour faire plaisir à mes parents, j'ai fait des études de droit, à la VUB – à 18 ans, j'avais des idées plus exotiques que ça! –, puis j'ai fait l'histoire de l'art, à l'ULB. Je suis parfaite trilingue. Professionnellement, j'ai d'abord été experte en matière d'art à Anvers et à Bruxelles, et actuellement, je travaille comme juriste dans le domaine des marques et des copyrights.

PM: Vous avez donc décidé de vous lancer dans le grand jeu politique?

Ariane De Croo: Le ministre bruxellois, Guy Vanhengel, avait entendu dire que je m'intéressais un peu à la politique et il m'a proposé de figurer sur la liste régionale de l'Open VLD. Après en avoir discuté avec mon mari et après de longues hésitations, j'ai accepté. Cette première candidature est surtout une manière de me faire connaître, d'ici aux communales de 2012. J'aimerais beaucoup travailler pour ma commune. Être proche des gens et de leurs préoccupations…

PM: Certains vont dire: encore une "fille de"…

Herman De Croo: Moins de 10% des hommes ou femmes politiques ont des enfants qui embrassent cette carrière. Celle-ci étant fort en vue, cela impressionne plus que lorsqu'il s'agit de fermiers, comme c'était le cas, il y a quelques générations. Doit-on pour cela empêcher les "fils ou filles de", comme vous dites, de travailler pour le bien commun?

AC: De toute manière, l'électeur a toujours le dernier mot. Nous ne nous imposons pas à lui! Enfin, je dirais que, si au départ, nous héritons du nom, par la suite, nous devons surtout nous faire un prénom.

(Herman De Croo égrène les dynasties, en politique: quatre générations de Spaak, trois générations d'Eyskens, les Ducarme père et fils qui siègent à la Chambre, sans parler de toutes les autres: Simonet, Daerden, Tobback et… Payfa, la bourgmestre d'Ariane De Croo.)

PM: Certains vous diront que vous empochez les dividendes du travail de vos parents…

ADC: C'est sans doute vrai, mais au début seulement… Par la suite, nous devons faire nos preuves. Il n'est pas question non plus que nous, jeune génération, abîmions le nom familial.

PM: À propos de votre père, inlassable travailleur (du temps où il était ministre, Herman De Croo était connu pour emmener des dossiers jusqu'aux… toilettes): son rythme de vie ne vous avait pas découragée?

ADC: En tant que jeune maman, je me suis évidemment interrogée sur le dilemme que constitue la préservation de mon cocon familial et mon travail au service des gens. Je ne compte pas travailler au même rythme que mon père, si c'est cela que vous me demandez. Il en a trop fait, il a exagéré…

PM: Il a même été victime d'un "burn out"…

ADC: Depuis, il tente de mieux choisir ses activités. Ou, plus exactement, c'est sa secrétaire y veille.

PM: Selon vous, il est possible de combiner une vie de famille et une vie politique de haut niveau?

ADC: Si l'on s'organise, oui! Voyez des femmes comme Joëlle Milquet ou Laurette Onkelinx…

herman de croo - PM 02-04-09.jpgPM: Monsieur De Croo, vous être parlementaire, depuis 41 ans: c'est un record, non?

HDC: Pour l'après-guerre, oui! Mais avant moi, il y a eu Achille Van Acker, Camille Huysmans… Savez-vous que, durant ma carrière, j'ai côtoyé 1.265 députés et 880 sénateurs. Autre chiffre: un tiers des parlementaires qui siègent aujourd'hui à mes côtés n'étaient pas nés quand j'ai prêté serment. Quant à ma récente présidence de la Chambre, mon portrait sera inauguré au Parlement, le 26 mars prochain. Il a été réalisé par un peintre de mon choix, le Basque Eneko Fraile.

ADC: (père et fille rient ensemble) Nous seulement cet artiste est excellent, mais il est aussi très fier: il est parvenu à contraindre mon père au silence pendant des heures, lorsqu'il posait. 

PM: Votre père est effectivement un moulin à parole. Est-il le même lorsqu'il est en famille?

Ariane De Croo: Il est plus à l'écoute lorsqu'il est en famille. Il attend toujours, avant de donner son avis ou de placer une plaisanterie. Je dirais même qu'il nous incite à parler.

PM: Quand vous étiez jeunes, parlait-on beaucoup de politique, à la maison?

ADC: Nous discutions beaucoup, et notre père nous interrogeait souvent sur nos opinions, mais la politique n'était pas omniprésente, comme on pourrait le croire quand on connaît la volubilité de mon père. Il nous parlait de nos amis, de notre vie scolaire…

PM: C'était aussi un père fort absent?

ADR: Cela ne nous a pas manqué, à mon frère et à moi. Nous voyions notre père, chaque soir, puisque notre mère nous couchait fort tôt et nous réveillait, vers 22 ou 23h, lorsque notre père rentrait. 

PM: Ce n'est pas mauvais pour la santé d'un enfant?

HDC: Certains estimaient que c'était barbare, mais nous avions, bien entendu, obtenu l'accord du pédiatre.

ADC: C'est d'ailleurs grâce à cet "entraînement" que je me réveille sans problème, lorsque mon propre fils pleure la nuit.

PM: Avoir un père d'une telle stature, c'était un poids pour un enfant?

ADC: Petits, nous ne nous en rendions pas compte. Un de mes plus anciens souvenirs remonte à la maternelle. J'étais étonnée qu'on veuille décorer mon école pour une visite de mon père qui était alors ministre de l'Education. On m'avait aussi dit que je ne pouvais être fille de ministre, puisque je venais à l'école en bus, comme les autres enfants…

PM: Votre père surveillait-il votre scolarité?

ADC: Un autre souvenir: un soir, il rentre et je préparerais un examen, pour le lendemain. J'étais particulièrement stressée et mon moral n'était pas trop bon. Mon père m'a demandé: "As-tu suffisamment étudié?" Je lui ai répondu que oui, et il m'a suggéré de faire une petite promenade pour me changer les idées. Mon père représentait tant de choses pour moi que ce fut comme une révélation. C'était magique! Question autorité, il n'a jamais élevé la voix. Il dispose d'une autorité naturelle.

HDC: Ma femme et moi, n'avons jamais voulu aider démesurément nos enfants: pas de professeurs particuliers, pas de passe-droits… Nous avons voulu qu'ils se débrouillent tout seuls.

PM: Ariane De Croo, aujourd'hui que vous embrassez la carrière politique, l'ombre de votre père ne vous effraye pas?

ADC: On verra! Mais je ne le crois pas trop… Mon père a toujours été très important pour moi. Il ne l'est pas plus maintenant qu'avant.

PM: Quand on vous a proposé de vous présenter aux prochaines régionales, il vous a donné son avis?

ADC: C'est plutôt moi qui lui pose des questions. Quant à ma candidature, il s'est bien gardé de m'en parler. Une fois ma décision prise, j'aurais voulu la lui annoncer moi-même, mais Guy Vanhengel l'a vu avant moi et le lui a involontairement fait comprendre…

HDC: J'étais stupéfait! Je me doutais que mon fils, Alexander, se lancerait un jour en politique. Et il l'a fait, mais seulement après s'être assuré d'une indépendance professionnelle. Il sera sur la liste emmenée par Guy Verhofstadt, aux Européennes. Pour Ariane, je ne croyais pas qu'elle serait un jour candidate. Et pourtant, à mon grand étonnement, elle a choisi de l'être…

PM: Ariane De Croo, la politique est un milieu de requins: cela ne vous fait pas peur?

ADC: On verra… En ayant suivi le parcours de mon père, je sais comment fonctionne la politique. Mais de toute manière, je n'ai rien à perdre…

PM: Quels sont vos dossiers de prédilection?

ADC: La culture! Mais au début, je vais surtout écouter…

PM: Trouvez-vous votre commune accueillante pour les Flamands?

ADC: Je ne m'estime pas flamande, mais néerlandophone. À la crèche de mon fils, les gardiennes sont bilingues, pour la plupart. Quant aux enfants, ils se mettent naturellement ensemble, selon la langue qu'ils parlent. Plus personnellement, quand je vais à la Poste ou à la banque, je parle d'abord en flamand, pour faire un test. Mais je dois dire que Watermael-Boitsfort est une commune ouverte.

HDC: Ariane n'est pas une nationaliste flamande. Et, politiquement, elle est une vraie libérale sociale.