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30/03/2009

CLAUDE JAVEAU: "ON EST PLUS HEUREUX EN BELGIQUE QU'EN HOLLANDE OU EN FRANCE!" (PARIS MATCH 19-03-09)

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Paris Match: Quel regard portez-vous sur la richesse des soixante dernières années, dans le monde ?

Claude Javeau: Elles sont extraordinaires et se divisent en deux sous-périodes. Les "trente glorieuses" d'abord, qui vont jusqu'à 1973: l'état-providence y règne, la prospérité est très forte et les pays se retrouvent sous la coupe des Etats-Unis. Puis, vient la crise du pétrole, avec le chômage qui augmente de manière brutale et l'économie qui domine. Dès la fin des années 70, ce sera le grand tournant néo-libéral du reagano-thathchérisme. On voit ce que cela donne aujourd'hui…

PM: D'autres observations?

CJ: Après la guerre, le fascisme s'écroule. La fin du communisme viendra en 1989, lors de la chute du mur de Berlin. L'équilibre de la terreur s'écroulera avec des guerres périphériques: Viêt-Nam, guerres de libération en Afrique, guerres d'indépendance, guérillas en Amérique latine, abcès de fixation au Proche-Orient…

PM: Il y a aussi l'explosion des nouvelles techniques?

CJ: Les moyens techniques innovants progressent de façon effarante. Par exemple, à l'époque où Paris Match commence en 1949, un ordinateur est une énorme machine qui occupe plusieurs pièces. Actuellement, on peut même en installer un sur un téléphone portable. De même, les grands enregistreurs deviendront des MP3 qu'on met dans sa poche. Toute cela a fait exploser le monde…

PM: Socialement, qu'observe-t-on?

CJ: La post-modernité est caractérisée par la fin de l'autorité. Concrètement, cela donne la négation de la différence générationnelle: un jeune n'accepte plus qu'un plus vieux, comme un prof par exemple, ait une légitimité sur lui. La seule autorité qu'on reconnaisse encore est celle du patronat qui remplace le patriarcat.

PM: Et en Belgique: que retenez-vous comme grands événements ayant touché la société belge ?

CJ: La Belgique de 1945 est comparable à celle de 1830. La seule réelle innovation est le vote des femmes qui, dès les législatives de 1949, imposera des gouvernements homogènes PSC-CVP. À l'époque, l'idée d'une séparation nord-sud est inexistante. Je me souviens d'avoir réalisé une enquête qui mêlait francophones et Flamands. En 2009, ce serait impensable. Viendra alors la première transformation du pays et le clichage de la frontière linguistique, dès les années 60. On passe d'un pays unitaire à une fédération où le Roi est de moins en moins influent.

PM: A cette époque, la Belgique est déjà frappée par la crise?

CJ: Le Sud disposant d'industries de faible valeur ajoutée, le chômage s'y installe en premier lieu. Ajoutez-y que la classe ouvrière est turbulente et vous comprendrez pourquoi les investissements se font surtout au Nord. Bref, la Wallonie s'appauvrit. Dès 1964, la Flandre domine, en richesse, en population et en influence, même si elle conservera toujours un ressentiment par rapport à l'ancienne élite francophone.

PM: Chez nous comme ailleurs, les jeunes montent en puissance?

CJ: Ils sont issus du baby-boom et, avec eux, l'enseignement va se développer. À l'ULB, on est passé de 3.500 étudiants en 1957, à 20.000 aujourd'hui. Ceci ne doit pas nous faire oublier qu'il y a des "déchets": le décrochage des jeunes n'ayant aucune formation.

PM: La Belgique est un des bons élèves de l'Europe?

CJ: Absolument! Et ce, dès la constitution du Benelux. Cela lui vaudra de recevoir chez elle les institutions européennes qui ne devraient plus la quitter. Bruxelles est et restera la capitale de l'Europe.

PM: Comment décrieriez-vous le Belge en général?

CJ: Il est incapable de se valoriser, surtout du côté francophone. Cette observation vaut pour beaucoup de petits pays, mais chez nous, elle est très marquée. Nous préférons la dérision. C'est d'autant plus contradictoire que la Belgique a contribué de manière extraordinaire à la Culture européenne. Qu'il suffise de se rappeler que la "petite" université qu'est l'ULB compte trois Prix Nobel. Personnellement, je ne suis pas honteux de mon passeport.

PM: Si vous deviez citer dix personnalités belges qui ont marqué ces soixante années, quelles seraient-elles et pourquoi ?

CJ: Je citerais, dans le désordre, Georges Simenon qui est, de loin, l'écrivain francophone le plus vendu au monde. Je n'aime pas l'homme, mais c'est un extraordinaire écrivain. Puis, Paul-Henri Spaak dont la stature a dépassé les frontières de son petit pays. Vient ensuite Hergé auquel je préfère pourtant Franquin: je les mets donc ensemble. Même si je ne l'apprécie guère non plus, je n'oublie pas Brel qui fut marquant. Il y a aussi Hugo Claus, du côté flamand: il aurait mérité le Nobel. Le Roi Baudouin a joué un rôle important pour le pays. Rayon politique, il pourrait y avoir Wilfried Martens que je retiendrais pour la durée et qui représente le type même de l'honnête homme. Je n'oublierais pas non plus le père Pire, voire José Van Damme et le "cannibale" Eddy Merckx évidemment…

PM: Vous n'en avez pas cité certains. Sœur Emmanuelle?

CJ: (il sourit) Elle est née en Belgique, mais n'était pas Belge. Je suppose que ce qu'elle a fait était bien. Elle avait un talent fou pour la médiatisation – en duo avec Michel Drucker –, mais je reste persuadé que beaucoup d'autres dans le monde ont fait des choses aussi belles et qu'ils auraient également mérité qu'on parle d'eux.

PM: Le professeur De Duve?

CJ: C'est notre dernier Nobel encore en vie. Il s'agit d'un homme remarquable!

PM: Les Diables rouges?

CJ: (il soupire) Pfft… En 1984, ils furent très bons …

PM: Dirk Frimout?

CJ: C'est un brave homme. "Faire le cosmonaute" lui a permis de devenir baron. C'est un modeste…

PM: Justine Henin?

CJ: Je déteste le personnage. Il est pourtant vrai que, dans un domaine qui n'est pas vital pour l'humanité comme le tennis, elle a bien réussi…

PM: Merckx ne pratiquait pas non plus en métier vital pour l'humanité…

CJ: C'est vrai, mais il incarnait l'obstination belge. Il a également réussi dans la durée. Ensuite, le cyclisme est plus populaire que le tennis. Enfin, il n'a pas la prétention de Justine Henin…

PM: Jean-Luc Dehaene?

CJ: C'est un homme important, mais surtout un monument de grossièreté. S'il existait un Prix Nobel de grossièreté, il l'aurait. Dehaene n'est pas un homme d'Etat, mais un politique remarquablement doué.

PM: Guy Verhofstadt?

CJ: Lui, je l'apprécie parce qu'il incarne une capacité de négocier "à la belge". Les gens l'aiment bien. Il est clean.

PM: Pour en revenir au niveau mondial, dans la liste des figures marquantes soumises au vote, les Belges ont présélectionné Ben Laden parce qu'il est inscrit dans l'histoire noire de ces soixante dernières années. Pour la seule Belgique, qui peut-on retenir dans cette même perspective: Dutroux ?

CJ: Il fut le Belge le plus connu, à un moment donné. Il a créé une incroyable panique au sein de la population, mais après son arrestation, la montagne a accouché d'une souris.

PM: Vous voulez parler de la théorie du grand complot?

CJ: Tout à fait!

PM: Il a pourtant provoqué des bouleversements dans la société belge?

CJ: Oui et non! On ne peut oublier le trait de génie que fut la création de la commission parlementaire. Elle a eu un incroyable effet cathartique sur les Belges. L'affaire Dutroux fut aussi le signal d'un intérêt plus grand pour les faits-divers. Enfin, il y a eu la mise en scène de la Justice avec des avocats qui n'hésitent plus à faire leur publicité: Magnée, Uyttendaele, Misson…

PM: Paradoxalement, si notre existence s'est trouvé de plus en plus enrichie par les progrès au cours de ces soixante dernières années, les gens n'ont jamais semblé si peu heureux. Un décryptage ?

CJ: Tout vient du fait qu'on a remplacé le désir par la jouissance. La société de consommation a fait dériver le désir d'être heureux vers l'accumulation d'objets, des biens qui sont vite périmés On en arrive également à des pratiques narcissiques comme les rencontres morcelées sur le net. L'homme ne parvient pas à créer une collectivité de bonheur: or, il ne peut être heureux tout seul.

 PM: Notre qualité de vie a-t-elle diminué avec le temps ?

CJ: On vit plus heureux en Belgique qu'en Hollande ou en France. Cependant, de manière plus précise, si la qualité de vie de ceux qui en bénéficiaient le plus a diminué, elle a plutôt augmenté, en moyenne. C'était vrai jusqu'au début de la crise que nous vivons. Mais certaines catégories s'accroissent: celles des gens qui sont sous le seuil de pauvreté, ceux qui sont issus de l'immigration…

PM: Pouvez-vous citer des époques où les Belges ont été plus heureux qu'aujourd'hui, au cours de ces soixante années ?

CJ: Souvenons-nous que la Belgique est sortie fort peu abîmée de la guerre. Les Belges furent très heureux entre 1950 et 1970, après l'affaire royale et malgré les grandes grèves. L'Expo 58 a symbolisé ce bonheur. À l'époque, le Belge passait comme étant le petit-bourgeois de l'Europe.

PM: Si vous deviez participer au vote sur "L'homme le plus important du monde", pour qui voteriez-vous et pourquoi ?

CJ: Churchill! Sans lui, ni vous ni moi ne serions pas là. C'était un grand personnage: il incarne la démocratie. De Gaulle, aussi, qui était un personnage étonnant. Puis, selon moi, Jean XXIII: ce petit bonhomme qu'on croyait de transition a bouleversé l'Eglise et a introduit une révolution. Je trouve que Bill Clinton fut un excellent président. Des gens comme Olof Palm, Willy Brandt ou Simone Weill ont également été extraordinaires…

PM: Des observations sur d'autres papes?

CJ: Je note que ni Pie XII ni Paul VI ne figurent dans votre sondage. Quant à Jean-Paul II, ce fut le pape des médias.

PM: Un avis sur le classement actuel: Martin Luther King mène toujours devant Barak Obama, Sœur Emmanuelle et Nelson Mandela qui sont très bien placés. Ce vote, illustré par des figures "saintes", est-il une réaction par rapport à la société injuste que nous vivons actuellement ?

CJ: Le vote en faveur de Martin Luther King correspond à notre époque où l'on récuse les grandes cassures. Quant à Nelson Mandela, il est toujours là. Notez que, parmi ceux que vous citez, figurent trois noirs: il y a peut-être une culpabilité générale de les avoir maltraités.

PM: Peut-on dire que les 60 prochaines années seront plus justes ou bien cette expression n'est-elle qu'une fugace envie d'espoir pour le monde qui, en définitive, ne changera pas ?

CJ: Cela va aller de pire en pire, avec des oppositions de plus en plus importantes. Regardez ce que le Hamas a fait à Gaza: il est parvenu à manipuler Israël de manière à ce que l'extrême droite y monte en puissance. Ceci dit, je ne crois pas que nous allons vivre un grand "clash" de civilisation, mais des conflits locaux qui risquent de dégénérer. Ainsi qu'un accroissement du chômage…

PM: Un avis aussi sur quelques excellents scores : ceux de Christiaan Barnard et Jean-Paul II, alors que Luc Montagnier et Jean XXIII sont moins cités ?

CJ: Barnard fut fort médiatisé et il a inauguré la série des remplacements d'organes. Quant à Montagnier, on n'a toujours pas le remède du virus qu'il a trouvé…

PM: Un avis sur la valeur de ce type de consultation populaire qu'est le sondage de Paris Match?

CJ: Un véritable sondage est basé sur des critères sociologiques normaux. Ici, les votes sont indicatifs, mais pas scientifiques. Il s'agit donc d'un quota. Reste que votre sondage est intéressant en ce qu'il a été réalisé à partir d'un échantillon auto-constitué.

22/03/2009

HERVE HASQUIN: "JE VOTE CHURCHILL!" (PARIS MATCH 11-03-09)

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Hervé Hasquin, Secrétaire perpétuel de l'Académie royale des Lettres,, des Sciences et des Beaux-Arts de Belgique, Président du Centre pour l'Egalité des Chances, Ancien ministre et Historien:

Paris Match: La reprise de l'après-guerre, la guerre froide, la chute du mur de Berlin, l'explosion du bloc communiste, on a marché sur la lune, le conflit israélo-palestinien, la naissance d'Internet, mai 68, la révolution sexuelle, le terrorisme…: les soixante dernières années sont parmi les plus riches qu'ait connues notre monde. Avec votre œil expert d'historien, comment les jugez-vous? Quels événements majeurs retenez-vous?

Hervé Hasquin: On sait très bien que, pour ne parler que des progrès scientifiques, ils ont été plus nombreux durant les soixante dernières années, voire les vingt dernières années, que pendant toute l'histoire de l'humanité. La rapidité de l'évolution des sciences et des techniques a été fabuleuse. Pour l'astronautique, il y a eu le premier homme sur la lune; pour les télécommunications, il y a eu le téléphone, la télévision, Internet… C'est vertigineux!

Paris Match: Quels autres événements majeurs retiendriez-vous?

HH: Je citerais l'évolution des mœurs. Et plus particulièrement, à partir des années 60 et 70, la légitimation de la contraception, l'interruption volontaire de grossesse, les pratiques s'inspirant d'une certaine forme d'euthanasie, l'égalité hommes-femmes, la non-discrimination à l'égard de l'homosexualité, la fécondation in vitro, le mariage gay… Tout cela en un quart de siècle!

Paris Match: A quoi attribuez-vous cette accélération?

HH: Elle est à mettre en relation avec le processus de sécularisation de la société, mais aussi avec le progrès économique et l'émergence de classes moyennes. Ces trois éléments ont conduit à une prise de distance – et l'un ne va pas sans l'autre – par rapport aux préceptes religieux. Un principe a gagné du terrain: celui selon lequel la croyance ou la religion étaient des affaires personnelles.

PM: De manière contradictoire peut-être, cette avancée viendrait donc du fait que la puissance publique a perdu du terrain?

HH: Les hommes ont voulu que l'Etat devienne indifférent en matière de croyance. C'est pourquoi tant de choses sont devenues possibles, qui ne l'étaient pas auparavant… Jusque-là, les lois de l'église catholique et les principes religieux s'imposaient au législateur.

PM: La religion est devenue rétrograde?

HH: Pas du tout! Je ne suis pas choqué quand j'entends le pape dire qu'il est contre la contraception, contre l'euthanasie, contre la contraception, contre le mariage homosexuel… Sans cela il ne serait pas pape. L'église n'accepte ce genre d'évolution que quand l'opinion a tellement avancé qu'elle ne permet plus à l'église d'être intolérante. Je préfère ceux qui osent dire les choses à ceux qui avancent masqués. Tant qu'un concile n'a pas modifié la doctrine de l'église, je n'imagine pas qu'un pape puisse dire le contraire de ce qu'est la doctrine de l'église. Ou alors, il n'est pas à sa place…

PM: Quelles personnalités majeures retiendriez-vous de ces soixante dernières années?

HH: Je citerais d'abord Churchill, mais aussi Martin Luther King et Neil Armstrong.

PM: Winston Churchill serait donc le premier de votre liste: pourquoi?

HH: Pour moi, il personnifie la résistance au fascisme et au totalitarisme. Il est aussi l'homme qui a eu une volonté de résistance telle qu'il ne s'est jamais avoué vaincu. Churchill avait le pouvoir, pas De Gaulle. Si l'Angleterre avait pactisé comme le voulait Hitler, notre histoire n'aurait pas été la même…

PM: Ensuite, vous retiendriez Martin Luther King?

HH: Il a joué un rôle extrêmement important dans le combat contre les discriminations raciales. Il est représentatif de la paix et de la tolérance.

PM: Voyez-vous d'autres faits précis de ce type? Beaucoup nous parlent aussi du premier pas de l'homme sur la lune et de la mort de Lady Di…

HH: En tant que premier homme qui a marché sur la lune, Neil Armstrong  est le symbole de la puissance scientifique et technologique de l'homme. Des millions d'hommes et de femmes, qui vivent encore aujourd'hui, ont assisté aux premiers pas de l'homme sur la lune. Personnellement, j'ai passé la nuit devant ma télévision à regarder cet événement historique. C'était un pas de géant dans l'histoire de l'humanité. Et en plus, pour nous Belges, Eddy Merckx venait de gagner son premier Tour de France…

PM: Et Lady Diana?

HH: Elle était une femme époustouflante de beauté. Or les princesses ont toujours fait rêver les gens, particulièrement ceux qui sont dans des situations difficiles. Les princesses, c'est un coin de soleil dans la vie: à la rigueur, Diana a été ce que beaucoup de jeunes filles ou de jeunes femmes aimeraient être. L'émission-phare de RTL n'est pas pour rien Place royale! C'est un monde un peu à part auquel on n'a accès qu'indirectement. Les contes de fées ont toujours fait recette…

PM: Beaucoup de Belges restent marqués par des faits précis, comme l'assassinat de J-F Kennedy. Comment l'expliquez-vous?

HH: Kennedy a constitué un incroyable renouveau dans l'histoire politique américaine. Il a apporté énormément d'espoir et de choses nouvelles.

PM: Faut-il voir dans sa fin tragique un supplément de formidable médiatisation? Beaucoup le retiennent parmi les personnalités les plus importantes de ces soixante dernières années, alors qu'il n'a dirigé les Etats-Unis qu'à peine deux ans…

HH: Le grand public commence seulement à savoir que, si sa famille n'avait pas été proches de la maffia et des milieux louches, John Kennedy n'aurait jamais été élu président des Etats-Unis. Il y a certes cette facette, mais aussi celle d'un homme qui voulait renouveler l'Amérique et la manière de mener la politique. C'est cela que les gens retiennent, aujourd'hui encore.

PM: Martin Luther King est actuellement en tête de notre sondage. Comment l'expliquez-vous? Cela tient-il au fait qu'Obama a repris le flambeau? Ou bien la victoire sur le racisme est-elle la plus belle de ce début de troisième millénaire?

HH: Pendant six mois, nous avons été saturés d'images qui rappelaient l'histoire des discriminations et de l'apartheid aux Etats-Unis. Moi-même, en une seule semaine, j'ai revu dix fois les mêmes images de Martin Luther King clamant à la foule qu'il espérait qu'à brève échéance, les discriminations disparaîtraient aux Etats-Unis. L'élection d'Obama, et surtout la campagne électorale américaine, a remis à l'avant-plan Martien Luther King que beaucoup d'Européens auraient sans doute oublié, il faut bien l'avouer. Mais la lutte, non-violente, contre le racisme est sans équivalent. Elle est, comme vous le dites, une des plus belles victoires de ce début de troisième millénaire.

PM: Bill Gates est actuellement classé à la troisième position. Faut-il y voir le reflet de l'omniprésence de l'informatique et d'Internet?

HH: De même que Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, beaucoup de gens font du Bill Gates sans le savoir. Pendant des années, on a dit qu'il était l'homme le plus riche du monde: Bill Gates est une fabuleuse success story à l'Américaine… Le véritable inventeur des principes mathématiques et informatiques qui ont conduit à Internet n'est pas Bill Gates, mais celui-ci a eu le génie de les appliquer. Il est le self made man dans toute sa splendeur.

PM: A contrario, des gens comme Soljenitsyne, Fidel Castro ou Malraux ne récoltent pas, ou pas beaucoup de voix. Un commentaire?

HH: Fidel Castro est largement démonétisé. Si on avait parlé de lui dans les années soixante, il aurait été dans la liste. À cette époque, on allait à Cuba en pèlerinage comme on allait à La Mecque. Quant à Malraux et Soljenitsyne, ils appartiennent à une culture qui est la mienne, mais je ne suis pas sûr qu'on recommande encore de lire Malraux dans le secondaire. Soljenitsyne, lui, avait sa grandeur – qu'il a conservée à mes yeux – mais pour les gens, elle est passée. Le régime communiste a disparu depuis vingt ans et Soljenitsyne n'a plus été l'opposant, l'exilé, l'homme du Goulag…

PM: Et Gorbatchev?

HH: Même s'il était issu de l'appareil soviétique, il n'était pas sanguinaire. Dans son camp, on lui a reproché d'avoir liquidé le communisme et d'avoir accepté la réunification de l'Allemagne. Il n'était pas l'homme le plus populaire de l'extrême-gauche, dans les années 90. Dans la réconciliation de l'Europe de l'Est et de l'Ouest, il a été déterminant. Je dois cependant ajouter que l'explication réside sans doute aussi dans le fait que l'Union Soviétique était à bout de souffle…

PM: Soixante ans, soixante noms proposés dans l'enquête. Mais nous laissons aux votants la possibilité de citer un nom qui n'apparaît pas dans la liste. Les absents mentionnés se nomment Hitler (pourtant, il était mort…), Ronald Reagan, Simone Veil, Lady Di, Walt Disney, Lumumba, Jacques Delors, Freddie Mercury… Comment jugez-vous cette demande?

HH: Hitler, il faut être vraiment provocant pour le citer. S'il n'est pas dans la liste de base, cela témoigne que, du point de vue de la démocratie, une large partie de l'opinion a intégré qu'il y a des gens à la fois non-recommandables, mais qu'il vaut mieux aussi ne pas recommander. En ce qui concerne Reagan, et d'autres que vous citez, cela fait longtemps… Enfin, pour Walt Disney, quand on songe au succès de ses dessins animés, s'il y a une personnalité que j'aurais aimé voir figurer dans la liste et qui n'y est pas, c'est Walt Disney.

PM: Vous votez pour Winston Churchill. Vous souvenez-vous plus particulièrement d'une couverture de Paris Match qui vous a marqué?

HH: En soixante ans, tous les grands événements ont été couverts par Paris Match. Mais je me souviens parfaitement de la couverture avec le général De Gaulle, quand il est devenu président de la République. Il y a aussi une photo de Brigitte Bardot dont je me rappelle. Mais il y a eu tant de couvertures de Paris Match…

26/02/2009

HERMAN VAN ROMPUY: "AVEC MOI, LES GENS SONT EN DE BONNES MAINS!"

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Après la brève mission d'explorateur de Wilfried Martens, Herman Van Rompuy a prêté serment le 30 décembre dernier. "Contre son gré", comme il dit. Depuis, il a cependant tourné la page. S'il évite les déclarations tapageuses, il lui arrive de se livrer. Il l'a fait pour les lecteurs de Paris Match. Sur sa soudaine popularité, sur sa vie de famille, sur le terrible décès de ses parents, à une semaine d'intervalle, sur sa propre mort, sur le pape, sur ses goûts littéraires et sur ses films préféré. Sans oublier l'affaire Fortis…

Paris Match: Comment définiriez-vous votre caractère?

Herman Van Rompuy: Je dirais que je suis quelqu'un d'équilibré. C'est normal, après toutes ces années… Cela dit, je suis tout, sauf un équilibré ennuyeux.

PM: A ce propos, Gérard Deprez vous a décrit comme un "bon vivant déguisé en cierge"…

HVR Cela date du débat sur l'avortement, lorsque j'ai été mis dans le camp des cléricaux. Mais cette image est moins forte en Flandre que du côté francophone. De plus, même au sud du pays, elle a tendance à diminuer…

PM: Et l'image de "cardinal" dont vous affublée le Canard enchaîné, dans le récent portrait qu'il a brossé de vous…

HVR: Je préfère être comparé à un cardinal qu'à un chanoine.

PM: Vous ne vous mettez jamais en colère?

HVR: Non, jamais! C'est le cas de ceux qui relativisent beaucoup. Je ne cultive pas non plus le don d'indignation.

PM: Vous arrive-t-il de pleurer?

HVR: Je vais vous surprendre, mais oui, cela m'arrive. C'est un trait de caractère que mon frère et moi tenons de notre grand-père. Il pleurait par exemple lorsque nous lisions les petits mots que nous avions écrits pour le Nouvel An. Je me souviens aussi de mes fiançailles, à Pâques en 1977. J'avais prononcé un discours, comme mon frère d'ailleurs. Nous avons évoqué nos souvenirs d'enfance et cela s'est terminé en bain de larmes. Cette caractéristique me vient sans doute du fait que j'ai le sentiment que tout est éphémère… 

PM: On imagine mal comment vous pouvez être avec vos proches ou votre famille…

HVR: Je vais vous étonner: je ne change pas, en privé. Il est pourtant vrai que, quand je ferme la porte de ma maison, je tente de tout oublier. C'est un travail et, pour y arriver, il faut avoir d'autres centres d'intérêts à côté de sa vie professionnelle. À ce titre, je crois qu'il est possible d'avoir plusieurs vies en même temps, tout en restant le même. Pour y parvenir, il convient de compartimenter les choses, tout en construisant des passerelles entre chacun d'elles.

PM: En amour, vous êtes un romantique?

HVR: Qu'est ce qu'un romantique? Il est vrai que, dans la vie, il faut pouvoir rêver et avoir le sentiment qu'on vit quelque chose d'unique. Le romantisme peut se porter sur des personnes ou sur un groupe…

PM: Quel type de père étiez-vous avec vos enfants?

HVR: Même si c'est moi qui l'affirme, j'ai été un père assez présent et mes enfants ont aussi toujours tiré leur plan. Beaucoup d'hommes politiques qui ont été absents, se découvrent seulement avec leurs petits-enfants.

PM: Cette possibilité de rester un père présent, ce fut un bienfait?

HVR: J'ai surtout eu la chance de n'avoir pas de mandat local, ce qui demande beaucoup de disponibilité. Je suis en effet entré au Parlement en janvier 88, puis j'ai été désigné secrétaire d'Etat en mars de la même année et suis devenu président du CVP en septembre. Ma carrière a très vite débuté à un haut niveau. Je suis un privilégié. Mon frère n'a pas eu cette chance: il a dû passer par la base.

PM: À propos de votre frère, il a souvent eu des déclarations que les francophones ont peu appréciées: vous lui en avez voulu?

HVR: Je pardonne tout à mon frère!

PM: Vous avez pourtant discuté avec lui de ce qu'il avait dit?

HVR: Evidemment!

PM: Fêterez-vous la Saint-Valentin, avec votre femme?

HVR: Je le fais chaque année, mais c'est une habitude dont je tente qu'elle ne devienne pas une routine. Cette année cependant, ce sera un peu particulier puisque nous le ferons à 6. Mon fils cadet n'est pas à proprement parler fiancé, mais il a proposé que ma femme et moi, passions la soirée de samedi avec lui et son amie, mais aussi avec les parents de celle-ci. Il n'empêche, j'essaierai tout de même de faire quelque chose avec mon épouse.

PM: Votre femme a été qualifiée de "woelwater" (turbulente): que donne un couple dont l'un est équilibré et l'autre plus agité?

HVR: Il est vrai que, pour les questions communautaires, ma femme est proche de mon frère. Cependant, étant donné que j'évacue le plus possible la vie politique de ma vie familiale, cela ne me pose pas de problème…

PM: La mort de vos parents vous a fort touché?

HVR: Ils sont décédés à quelques jours de différence, les 14 et 23 novembre 2004. En une semaine, nous nous sommes retrouvés, ma famille et moi, dans la même église, avec le même prêtre, les mêmes chants… Nous ne pouvions y croire. C'était surréaliste, au sens premier du terme. Cependant, cette expérience douloureuse m'a rendu plus serein et elle a laissé des traces jusqu'à aujourd'hui. Il n'existe plus personne entre le ciel et moi.

PM: Vous voulez dire que, depuis ces décès, vous relativisez plus les choses?

HVR: J'avais déjà ce don, pour l'avoir cultivé, mais ces décès m'ont apporté un plus grand calme intérieur. Pourtant, ces morts entraient dans la nature des choses. 

PM: Songez-vous parfois à l'éventuel décès d'un de vos enfants?

HVR: Non, je n'y pense pas.

PM: Votre propre mort vous fait peur?

HVR: Un écrivain hollandais a écrit: "Je vis comme si j'avais la vie éternelle devant moi." Je ne vis donc pas comme si chaque jour était le dernier ou si telle ou telle chose allait arriver à mes proches. Vivre avec ce sentiment m'empêcherait de respirer. Pour ce qui est de ma propre mort, j'aime bien la formule que les plus beaux vers sont écrits avant ses 50 ans, et les plus vrais le sont après ses 50 ans. (il rit) Je vous en reparlerai le jour où j'y serai confronté.

PM: La déchéance de la maladie vous terrorise?

HVR: J'ai vu celle de mes parents: cela doit être le plus difficile à vivre. Chez eux, cela a duré dix ans. Tous les deux, ils devaient utiliser des cannes, puis des appareils pour se mouvoir. C'était très dur… Pourtant, ils sont toujours parvenus à monter l'escalier qui menait à leur chambre. Mais pour en revenir à ma mort, je n'ai pas peur de quelque chose qui n'est pas réel.

PM: Depuis que vous êtes Premiers ministre, les gens vous reconnaissent-ils plus qu'avant?

HVR: C'est vrai, tant au Nord qu'au Sud, et cela m'étonne parce que je n'ai jamais vraiment été un personnage public. Vis-à-vis des gens, je représente surtout une certaine nostalgie de la stabilité. Le public se dit: "Avec lui, on est en de bonnes mains." Si Obama parle du "change", en Belgique nous avons besoin d'absence de "change", car il y en a eu assez, ces derniers dix-huit mois. Il n'empêche qu'il faudra bien prendre des mesures impopulaires…

PM: Lorsque vous avez accepté de devenir Premier ministre, aviez-vous songé à cette popularité?

HVR: Je n'y ai pas pensé, étant donné que j'ai accepté le poste "contre mon gré." Cela dit, une fois ma prestation de serment, j'ai tourné la page. Cela n'avait aucun sens d'être déçu du fait que j'étais devenu Premier ministre…

PM: Avez-vous, petit à petit, senti des jalousies?

HVR: Je m'en fous! Mais il n'a pas fallu une heure pour qu'elles se précisent. Le tout est de n'être pas jaloux soi-même…

PM: Personnellement, vous êtes un peu atypique, au CD&V: entre deux générations…

HVR: C'est exact, Wilfried Martens a dix ans de plus que moi et Jean-Luc Dehaene, auquel on me compare souvent, a sept ans de plus que moi. Après moi, il y a un trou de six ou sept ans.

PM: Jean-Luc Dehaene est un ami?

HVR: En politique, on n'a pas d'amis!

PM: Le discours que vous avez prononcé à la Chambre a fort marqué les esprits…

HVR: Vous faites allusion à ma réplique qui, par définition, n'avait pu être préparée. J'avais seulement pensé à noter les mots les plus blessants et les plus méprisants que certains allaient prononcer. J'ai eu de la chance puisque ces mots m'ont été lancés comme "des briques" (sic)! Je les ai insérés dans ma réplique…

PM: Vous citez souvent Obama…

HVR: J'aime beaucoup ses discours: il parvient à faire rêver. Ce qu'il dit n'est pas figé dans le "hic et nunc" (ici et maintenant) et c'était très beau. Même si tout se réalisera pas. C'est d'ailleurs parce qu'ils ne sont pas figés dans le présent que certains textes ou discours sont restés. Je me souviens avoir écouté le discours d'investiture de Kennedy. C'était aussi en hiver, comme Obama. Il y a aussi le "Gettysburg's speech" de Lincoln. (il cite ensuite longuement Bossuet: "Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires…") Un discours reste également parce qu'il a fait impression: par le moment auquel il a été prononcé, par les gestes de l'orateur, son ton, sa présence…

PM: Vous considérez-vous comme un homme tolérant?

HVR: Bien sûr! Selon une vieille tradition cléricale, on peut être très strict sur les principes, tout en restant très compréhensif dans la pratique. Je suis tolérant par nature. Reste que cette distinction entre les principes et la pratique est dangereuse: elle peut mener à tout.

PM: Le troisième mariage de Wilfried Martens, qui a épousé Miet Smet, ne vous a donc pas choqué?

HVR: Au contraire! J'ai d'ailleurs félicité Miet Smet. Comment pourrais-je juger la vie privée des autres. Elle comporte tellement de parts cachées qu'on ne connaît pas. J'espère que les gens seront aussi indulgents avec moi que je le suis avec eux…

PM: Croyez-vous à l'infaillibilité de pape?

HVR: Il s'agit d'une question de foi et d'accord avec l'Eglise. Pour moi, le pape n'est pas infaillible en tant que personne. Tout en étant croyant, je me fais ma propre opinion sur l'organisation de l'Eglise. J'écoute avec respect ce que dit le pape, mais il y a toujours des choses avec lesquelles je ne suis pas d'accord.

PM: Vous faites allusion à l'affaire de l'évêque négationniste?

HVR: Là, mon respect s'en va! J'ose espérer que Benoît XVI n'était pas au courant de ce que l'évêque avait dit, lorsqu'il lui a pardonné. Sinon, il a commis un péché. Sur ce sujet, le cardinal Danneels a eu un jugement terrible en disant que le pape devait s'excuser.

PM: Vous connaissez bien le cardinal?

HVR: Une seule fois, j'ai passé une soirée avec lui, à son invitation. C'était à l'époque où nous étions dans l'opposition. Je l'ai aussi vu, lors de la crise de l'avortement pour lui expliquer ce qui se passait et ce qui allait se passer. Il ne m'a donné aucun mot d'ordre. J'étais président du CVP, mais je n'ai reçu d'instruction ni de Rome ni de Malines. Disons que c'était une rencontre d'information…

PM: Vous le voyez dans d'autres occasions?

HVR: Il est vrai que je le vois parfois, dans des cercles restreints. C'est un homme que j'apprécie énormément et qui est doté d'une intelligence supérieure, ayant le don de la parole, même s'il n'est pas un brillant orateur. Il a cette capacité rare de choisir ses mots et d'utiliser des images fortes. Cela lui vient du milieu rural dont il est issu.

PM: Que représente la philosophie de Saint-Thomas d'Aquin?

HV: Je n'ai jamais eu de baccalauréat en philosophie thomiste! Ce qu'on a dit est faux. Savez-vous que Laurette Onkelinx avait même acheté un livre sur Saint Thomas d'Aquin pour mieux me connaître? En fait, j'ai uniquement appris le thomisme par un cours très général de métaphysique. C'était entre 1965 et 1968, à l'institut cardinal Mercier, où j'ai étudié Heidegger, Husserl et l'existentialisme.

PM: Suite à cette lecture, Laurette Onkelinx a-t-elle changé sa manière de vous approcher?

HVR: Pour dire vrai, je ne sais pas si elle a vraiment approfondi ses connaissances sur Saint-Thomas d'Aquin.

PM: Venons-en aux poèmes que vous rédigez, les "Haiku"…

HVR: (il prend un livre de "Haiku" sur la table et lit un poème en anglais) Cela fait quatre ans que j'en rédige, sur mon blog. Ces "haiku" sont basés sur l'expérience de la nature et sont composés de 17 syllabes. Leur chute contient une pointe d'expérience remplie de contrastes. Ils sont très aisés à écrire, si on a un certain don à manier la langue. On peut par exemple en faire lors d'une promenade, selon l'inspiration du moment.

PM: Vous aimez les grands poètes français?

HVR: Je me suis arrêté à ceux de ma génération, comme Baudelaire, Rimbaud, Péguy, Saint John Perse… Je lis peu de poètes des trente dernières années.

PM: Vous être aussi connu pour apprécier la littérature française…

HVR: C'est exact! Je viens de finir le dernier livre de Jean d'Ormesson. J'ai lu 6 ou 7 livres de cet auteur, dont mon préféré: "Au plaisir de Dieu". On m'a aussi récemment proposé une interview avec un de mes auteurs favoris: j'ai choisi Luc Ferry.

PM: On vous dit également passionné par le cinéma américain…

HVR: C'est exact! J'adore ce qu'ils font actuellement et j'ai vu de nombreux films américains, lorsque j'étais adolescent. Pourtant, je ne vais au cinéma que 6 ou 7 fois par an… J'ai beaucoup aimé le film de Clint Eastwood, The bridges of Madison County: c'est un véritable film romantique. J'apprécie aussi le cinéma français, comme la biographie de Sagan que j'ai vue récemment, ou le dernier Philippe Claudel. Enfin, un auteur que j'ai toujours aimé est Eric Rohmer: Ma nuit chez Maud, Le genou de Claire, L'Amour l'après-midi…

PM: Une de vos autres passions est le cyclisme…

HVR: J'adore l'aspect héroïque de ce sport. Vaincre la montagne, c'est extraordinaire! Même chose pour le sprint, à la fin d'une course, avec ces accélérations brutales…

PM: Et le dopage?

HVR: Le véritable amateur oublie le dopage. Il veut croire en ses héros. Regardez les routes du Tour de France: malgré les scandales, il n'y a pas moins de monde qu'avant…

PM: Vous allez suivre les courses sur place?

HVR: Non, c'est très rare. On voit bien mieux à la télévision. Prenez l'exemple du dernier championnat du monde, remporté par Niels Albert que j'ai reçu après son succès. Son second, un Tchèque, avait un retard de onze à douze secondes: il le voyait de loin, mais ne pouvait le rejoindre. Cela doit être terrible. Le phénomène est le même en montagne quand un homme s'échappe: il s'en va et les autres ne parviennent pas à le suivre…

PM: Vos plus grands souvenirs?

HVR: Il y a bien entendu Merckx en 1969 et l'étape qu'il a gagnée en montagne, avec plus de dix minutes d'avance. Il y a aussi sa défaite face à Ocana, avant qu'il parcoure 200 kilomètres tout seul, le lendemain. C'était la revanche de Merckx. Je me souviens aussi de ses équipiers: Martin Vanden Bossche, Joseph Bruyère…

PM: Pourriez-vous être comme eux, un porteur d'eau?

HVR: Ce sont des coureurs qui se mettent au service d'un patron, mais n'ont pas suffisamment de talent pour être premiers. On m'a souvent donné ce rôle, avec Jean-Luc Dehaene. J'acceptais qu'il soit le premier, sans éprouver le moindre problème…

PM: Avez-vous déjà suivi des courses dans une voiture?

HVR: Je l'ai fait lors d'un Tour des Flandres. Cela se passe à une allure telle qu'on se demande comment il n'y a pas plus d'accidents.

PM: Vous êtes aussi un ardent supporter du Sporting d'Anderlecht…

HVR: (il pointe du doigt le livre sur le centenaire du club) Oui, mais ce sport me passionne moins que le cyclisme.

PM: Assisterez-vous au sommet Anderlecht-Standard, dans quinze jours?

HVR: Je pars le vendredi soir aux sports d'hiver…

"Nous négocions avec ceux qui sont nécessaires à un accord!"

PM: Malgré l'affaire Fortis, vous restez un homme équilibré?

HVR: Je le crois! Si je faisais de grandes déclarations, cela n'aiderait en rien l'évolution du dossier. Souvenez-vous du temps où j'ai été explorateur: je n'ai rien dit. C'était peut-être exagéré, même. Les déclarations, ce n'est ni dans mon caractère ni productif…

PM: Pour Fortis, comment jugez-vous ce que vous avez fait jusqu'à présent?

HVR: Je crois avoir fait ce qui était nécessaire. En ce qui concerne le vote de l'assemblée générale, les tenants du "non" se battent contre leur propre intérêt. Même si c'est leur droit. Le tout est de savoir s'adapter à la situation.

PM: Vous êtes entré dans ce dossier, alors que d'autres choses avaient été décidées…

HVR: J'ai défendu publiquement ce qui avait été fait avant moi.

PM: Avez-vous le sentiment que le gouvernement n'est pas bien compris?

HVR: Il ne s'agit pas uniquement du gouvernement, mais aussi des acteurs comme Fortis groupe. Voyez l'accord intervenu, il y a deux semaines: certains ont dit qu'ils étant contre, avant même que l'accord soit connu.

PM: Vous avez refusé de négocier avec les représentants des actionnaires…

HVR: Il y a beaucoup d'actionnaires! De notre côté, nous avons pris nos responsabilités, tout en demandant aux autres de les prendre aussi. On ne négocie qu'avec ceux qui sont nécessaires à un nouvel accord: BNP Paribas et Fortis groupe… Si nous négociions avec les actionnaires, avec qui allons-nous le faire? Avec Deminor? Avec Test Achats? Avec Dolor?  Avec Ping An? On n'en finirait pas…