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02/05/2009

ELIO DI RUPO: "Si l'ON NE REVIENT PAS A L'HUMAIN, JE PREDIS DE MINI-REVOLUTIONS!" (Paris Match 16-04-09)

 

dirupo - PM 16-04-09.jpg

Paris Match: Vous dites souvent de la crise qu'elle est "libérale": c'est un slogan électoral?

Elio Di Rupo: La pensée libérale économique et financière nous a conduits vers un monde où l'être humain est exploité de toutes parts. Ou bien il est trop âgé ou moins valide, et on le rejette de la capacité de produire, ou bien il est dans le domaine de la production, et il est stressé au point d'être malade. C'est ce monde-là qu'il faut changer: l'être humain doit travailler et son travail doit être récompensé. C'est la règle numéro un. 

PM: Comment y parvenir?

EDR: Pour la première fois depuis les années 80, on n'a pas besoin de longs discours pour que les gens se rendent compte que l'on ne peut continuer comme on l'a fait. Il faut que la finance serve l'économie et celle-ci doit être au service de l'être humain. Si l'on n'en revient pas à un concept de progrès humain soutenable et durable, je prédis des minis révolutions, voire des jacqueries.

PM: Que c'est-il passé pour que l'on en arrive là?

EDR: Il y a cent ans, les gens étaient soumis au monde économique et n'avaient pas de droits: pas de droit à des congés payés, pas de droit aux soins de santé gratuits, pas de droit à l'enseignement… Nous, socialistes, avons mené les combats pour que les citoyens disposent de ces droits. Au tournant des années 70 et 80, les ouvriers et la classe moyenne ont senti que les choses s'amélioraient: ils avaient le sentiment que demain allait être meilleur qu'hier.

PM: Que s'est-il produit ensuite?

EDR: Un couple infernal est arrivé: Reagan et Thatcher. Ils ont été les grands artisans de la pensée unique: on ne mettait plus l'être humain au centre des préoccupations, mais on laissait le monde économique et financier évoluer comme il le souhaitait. Chacun pouvait s'enrichir. Puis voilà que, patatras!, la crise est arrivée qui a contraint les états à intervenir. Aujourd'hui, le moment est venu de changer notre vision de la société et de remettre en ordre les priorités.

PM: Vous dites cela, mais tous les partis ont été au pouvoir, depuis les années 80…

EDR: Ce n'est pas la Belgique, ni l'autorité publique belge qui a été déterminante dans l'évolution de l'économie et de la finance internationale. Le PS a été au gouvernement durant vingt ans, c'est vrai, et il a fait deux choses importantes: la consolidation de la sécurité sociale, qui est une des plus solide au monde, et la paix communautaire.

PM: Quelques mois après son élection de 1981, le socialiste François Mitterrand a été obligé de revoir ses belles promesses électorales…

EDR: Preuve qu'il était, lui aussi, soumis aux règles économiques internationales…

PM: Vous aviez pressenti la crise?

EDR: A la rentrée de septembre, le PS a remis un document sur nos craintes et sur ce qu'il convenait de faire. C'était quinze jours avant que n'éclate la crise de Fortis… Tout était parti du parti socialiste européen qui avait obtenu une résolution pour tenter de faire face à ce qu'on pressentait. A savoir la crise des sub-primes américains...

PM: Le PS n'a guère été très présent, dans l'affaire Fortis…

EDR: Dans un premier temps, nous avons été informés, quand il le fallait bien. Le kern a pris, en âme et conscience, les décisions qu'il convenait de prendre. Reste que le cœur de l'analyse a été géré par le cabinet des Finances en relation avec celui du Premier ministre. On aurait peut-être gagné en confiance si le "kern" avait disposé d'une commission, comme jadis…

PM: Ne craignez-vous pas que vos grands thèmes soient pollués par les guérillas entre partis politiques?

EDR: Je plaide pour un respect entre partis. D'accord pour débattre sur des projets, mais pas d'attaques sous la ceinture! Moi-même, je ne fais jamais de guérilla. Durant toute l'année 2007, que n'a-t-on dit des socialistes? Et durant l'orange bleue, l'on nous présentait comme infréquentables. Puis soudain, il a fallu que le PS revienne au gouvernement pour stabiliser le pays. Nous l'avons fait. Mais il suffit que nous restions une ou deux semaines sans bouger, pour que le MR nous attaque de front. Malgré cela, nous restons calmes et modérés. Il est cependant vrai que, quand on nous attaque, nous sommes bien obligés de répondre.

PM: Vous-même n'êtes pas toujours tendre avec le président du MR…

EDR: Je n'attaque pas Monsieur Reynders. C'est lui qui s'attaque, par son attitude. La difficulté réside pour lui à être à la fois président de parti – c'est-à-dire partisan – et ministre – c'est-à-dire au service de tous les Belges –. Avec son cumul, quelque chose joue sur son comportement. Ceci dit, sans vouloir être psychologue…

PM: Il n'est pas le seul à cumuler deux fonctions…

EDR: On ne sent pas la même chose chez Madame Milquet.

PM: Le retour des affaires de Charleroi ne va-t-il pas être au centre de la campagne?

EDR: Qui cela peut-il intéresser? J'ai effectivement vu une histoire de chaudière, mais je suis persuadé que les gens sont intelligents. Le gouvernement fédéral a dû mettre 20 milliards d'euros pour soutenir les banques, et des patrons se sont enrichis pour des millions d'euros! Si vous croyez que les citoyens vont s'accrocher pour suivre les procès à Charleroi?! Cela, c'est le passé! Aujourd'hui, la page est tournée. On n'avance pas en regardant dans son rétroviseur, mais devant soi.

PM: Ces patrons qui se sont enrichis, il s'agit de cas isolés…

EDR: Bien entendu! Il est normal qu'un patron de PME, voire un indépendant souhaite faire du profit maximum. Ce qui n'est pas normal c'est le laisser-aller, la mise hors-jeu des actionnaires, l'enrichissement de gens sur base d'un concept voulant qu'on maximalise le profit.

PM: A Charleroi, vous ne regrettez pas de n'avoir pas été plus sévère, plus vite?

EDR: Les historiens traiteront le passé et jugeront. J'ai pris mes responsabilités en tenant compte des éléments du moment. Voyez avec Anne-Marie Lizin: les statuts du parti ont été modifiés et cela m'a permis de décider, dans des délais rapprochés. Tout en lui laissant le droit de se défendre, ce qui est fondamental.

PM: Les avatars d'Anne-Marie Lizin n'étaient pas récents…

EDR: A partir du moment où je me suis rendu compte qu'elle n'était pas en mesure de justifier ses dépenses, je lui ai demandé de venir s'explique. Puis, j'ai pris les décisions qui s'imposaient. Politiquement, c'était devenu insoutenable…

PM: Après l'annonce de son départ, la majorité a changé, à Huy…

EDR: Je ne me suis pas du tout occupé de cela, mais bien d'Anne-Marie Lizin. Je suppose que son départ a créé des bouleversements et c'est en même temps que tout le monde que j'ai appris les modifications qui intervenaient. Je ne suis intervenu ni d'Eve ni d'Adam. Le parti n'intervient pas d'une manière permanente, au niveau local.

PM: Charleroi, Anne-Marie Lizin: le PS fait souvent la une …

EDR: Je ne dis pas que le parti socialiste est composé de gens parfaits. Il ne faut pas pour autant prétendre qu'ils sont plus indélicats qu'ailleurs. Je constate que dès qu'un socialiste éternue, cela fait scandale, alors qu'ailleurs, on en parle vingt-quatre ou quarante-huit heures, avant d'en rester là.

PM: Vous n'êtes pas un peu parano?

EDR: Pas du tout! (trois fois) Cependant, j'ai le sentiment qu'un mot d'ordre a été donné: chercher des poux aux socialistes, partout où ils sont.

PM: Vous visez la presse?

EDR: Non, pas du tout! Elle fait son travail. Pourtant, il est vrai que tout cela m'irrite: si nous ne sommes pas parfaits, nous sommes une famille utile et stabilisatrice du pays. J'espère que l'on ne reviendra pas aux pratiques odieuses de la campagne de 2007…

PM: Pour en revenir à Charleroi: vous ne regrettez pas d'avoir été trop lent?

EDR: Nous ne disposions pas des éléments que l'on connaît aujourd'hui. 70 enquêteurs travaillent depuis trois ans sur les dossiers de Charleroi. Qui aurions-nous été pour juger, alors que des professionnels ne trouvent pas!

PM: Au soir du scrutin, votre défi sera d'atteindre les 30%?

EDR: Je ne me fixe pas de défi. Mon souhait est d'être le premier parti au Parlement wallon.

PM: Personnellement, vous risquez gros?

EDR: J'essaie de faire ce que je peux. Mon mandat se termine après les législatives de 2011 et mon intention est de conduire le parti jusque-là. Il n'est même pas impossible que je me représente: Emile Vandervelde est resté plusieurs décennies à la tête du parti. Le tout est d'avoir la confiance des membres et de remporter les élections. J'ai été désigné par les affiliés avec 92%: je ne vais pas me plaindre de ce résultat…

PM: Tout autre chose: en mai, Jean-Jacques Flahaut, député- bourgmestre MR de Braine-le-Comte, sera le premier homme politique à se marier avec son ami. Votre avis?

EDR: C'est une excellente chose s'il profite de cette liberté que nous, socialistes, avons obtenue. C'est la preuve que la société belge est très avancée…

08/04/2009

INTERVIEW: HERMAN ET ARIANE DE CROO (PARIS MATCH 02-04-09)

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Ariane De Croo est la digne fille de son père, Herman De Croo, ministre d'Etat et ancien président de la Chambre. Elle a récemment accepté de se présenter aux prochaines élections régionales: ce sera sans doute à la dix-neuvième et dernière place de la liste de l'Open VLD à Bruxelles, son parti devant officialiser son souhait, cette semaine du 16 mars. Paris Match a réuni le père et la fille, au domicile de celle-ci, à Watermael-Boitsfort. 

Paris Match: Ariane De Croo, pouvez-vous vous présenter?

Ariane De Croo: J'ai trente ans et suis mariée depuis 2006 à un francophone, Frédéric Schilling, qui est architecte. Nous avons un petit garçon de 13 mois: Casimir à qui nous parlons chacun dans notre langue Nous sommes installés dans une belle maison que nous achevons de rénover, au centre du quartier du Logis, à Watermael-boitsfort. Pour faire plaisir à mes parents, j'ai fait des études de droit, à la VUB – à 18 ans, j'avais des idées plus exotiques que ça! –, puis j'ai fait l'histoire de l'art, à l'ULB. Je suis parfaite trilingue. Professionnellement, j'ai d'abord été experte en matière d'art à Anvers et à Bruxelles, et actuellement, je travaille comme juriste dans le domaine des marques et des copyrights.

PM: Vous avez donc décidé de vous lancer dans le grand jeu politique?

Ariane De Croo: Le ministre bruxellois, Guy Vanhengel, avait entendu dire que je m'intéressais un peu à la politique et il m'a proposé de figurer sur la liste régionale de l'Open VLD. Après en avoir discuté avec mon mari et après de longues hésitations, j'ai accepté. Cette première candidature est surtout une manière de me faire connaître, d'ici aux communales de 2012. J'aimerais beaucoup travailler pour ma commune. Être proche des gens et de leurs préoccupations…

PM: Certains vont dire: encore une "fille de"…

Herman De Croo: Moins de 10% des hommes ou femmes politiques ont des enfants qui embrassent cette carrière. Celle-ci étant fort en vue, cela impressionne plus que lorsqu'il s'agit de fermiers, comme c'était le cas, il y a quelques générations. Doit-on pour cela empêcher les "fils ou filles de", comme vous dites, de travailler pour le bien commun?

AC: De toute manière, l'électeur a toujours le dernier mot. Nous ne nous imposons pas à lui! Enfin, je dirais que, si au départ, nous héritons du nom, par la suite, nous devons surtout nous faire un prénom.

(Herman De Croo égrène les dynasties, en politique: quatre générations de Spaak, trois générations d'Eyskens, les Ducarme père et fils qui siègent à la Chambre, sans parler de toutes les autres: Simonet, Daerden, Tobback et… Payfa, la bourgmestre d'Ariane De Croo.)

PM: Certains vous diront que vous empochez les dividendes du travail de vos parents…

ADC: C'est sans doute vrai, mais au début seulement… Par la suite, nous devons faire nos preuves. Il n'est pas question non plus que nous, jeune génération, abîmions le nom familial.

PM: À propos de votre père, inlassable travailleur (du temps où il était ministre, Herman De Croo était connu pour emmener des dossiers jusqu'aux… toilettes): son rythme de vie ne vous avait pas découragée?

ADC: En tant que jeune maman, je me suis évidemment interrogée sur le dilemme que constitue la préservation de mon cocon familial et mon travail au service des gens. Je ne compte pas travailler au même rythme que mon père, si c'est cela que vous me demandez. Il en a trop fait, il a exagéré…

PM: Il a même été victime d'un "burn out"…

ADC: Depuis, il tente de mieux choisir ses activités. Ou, plus exactement, c'est sa secrétaire y veille.

PM: Selon vous, il est possible de combiner une vie de famille et une vie politique de haut niveau?

ADC: Si l'on s'organise, oui! Voyez des femmes comme Joëlle Milquet ou Laurette Onkelinx…

herman de croo - PM 02-04-09.jpgPM: Monsieur De Croo, vous être parlementaire, depuis 41 ans: c'est un record, non?

HDC: Pour l'après-guerre, oui! Mais avant moi, il y a eu Achille Van Acker, Camille Huysmans… Savez-vous que, durant ma carrière, j'ai côtoyé 1.265 députés et 880 sénateurs. Autre chiffre: un tiers des parlementaires qui siègent aujourd'hui à mes côtés n'étaient pas nés quand j'ai prêté serment. Quant à ma récente présidence de la Chambre, mon portrait sera inauguré au Parlement, le 26 mars prochain. Il a été réalisé par un peintre de mon choix, le Basque Eneko Fraile.

ADC: (père et fille rient ensemble) Nous seulement cet artiste est excellent, mais il est aussi très fier: il est parvenu à contraindre mon père au silence pendant des heures, lorsqu'il posait. 

PM: Votre père est effectivement un moulin à parole. Est-il le même lorsqu'il est en famille?

Ariane De Croo: Il est plus à l'écoute lorsqu'il est en famille. Il attend toujours, avant de donner son avis ou de placer une plaisanterie. Je dirais même qu'il nous incite à parler.

PM: Quand vous étiez jeunes, parlait-on beaucoup de politique, à la maison?

ADC: Nous discutions beaucoup, et notre père nous interrogeait souvent sur nos opinions, mais la politique n'était pas omniprésente, comme on pourrait le croire quand on connaît la volubilité de mon père. Il nous parlait de nos amis, de notre vie scolaire…

PM: C'était aussi un père fort absent?

ADR: Cela ne nous a pas manqué, à mon frère et à moi. Nous voyions notre père, chaque soir, puisque notre mère nous couchait fort tôt et nous réveillait, vers 22 ou 23h, lorsque notre père rentrait. 

PM: Ce n'est pas mauvais pour la santé d'un enfant?

HDC: Certains estimaient que c'était barbare, mais nous avions, bien entendu, obtenu l'accord du pédiatre.

ADC: C'est d'ailleurs grâce à cet "entraînement" que je me réveille sans problème, lorsque mon propre fils pleure la nuit.

PM: Avoir un père d'une telle stature, c'était un poids pour un enfant?

ADC: Petits, nous ne nous en rendions pas compte. Un de mes plus anciens souvenirs remonte à la maternelle. J'étais étonnée qu'on veuille décorer mon école pour une visite de mon père qui était alors ministre de l'Education. On m'avait aussi dit que je ne pouvais être fille de ministre, puisque je venais à l'école en bus, comme les autres enfants…

PM: Votre père surveillait-il votre scolarité?

ADC: Un autre souvenir: un soir, il rentre et je préparerais un examen, pour le lendemain. J'étais particulièrement stressée et mon moral n'était pas trop bon. Mon père m'a demandé: "As-tu suffisamment étudié?" Je lui ai répondu que oui, et il m'a suggéré de faire une petite promenade pour me changer les idées. Mon père représentait tant de choses pour moi que ce fut comme une révélation. C'était magique! Question autorité, il n'a jamais élevé la voix. Il dispose d'une autorité naturelle.

HDC: Ma femme et moi, n'avons jamais voulu aider démesurément nos enfants: pas de professeurs particuliers, pas de passe-droits… Nous avons voulu qu'ils se débrouillent tout seuls.

PM: Ariane De Croo, aujourd'hui que vous embrassez la carrière politique, l'ombre de votre père ne vous effraye pas?

ADC: On verra! Mais je ne le crois pas trop… Mon père a toujours été très important pour moi. Il ne l'est pas plus maintenant qu'avant.

PM: Quand on vous a proposé de vous présenter aux prochaines régionales, il vous a donné son avis?

ADC: C'est plutôt moi qui lui pose des questions. Quant à ma candidature, il s'est bien gardé de m'en parler. Une fois ma décision prise, j'aurais voulu la lui annoncer moi-même, mais Guy Vanhengel l'a vu avant moi et le lui a involontairement fait comprendre…

HDC: J'étais stupéfait! Je me doutais que mon fils, Alexander, se lancerait un jour en politique. Et il l'a fait, mais seulement après s'être assuré d'une indépendance professionnelle. Il sera sur la liste emmenée par Guy Verhofstadt, aux Européennes. Pour Ariane, je ne croyais pas qu'elle serait un jour candidate. Et pourtant, à mon grand étonnement, elle a choisi de l'être…

PM: Ariane De Croo, la politique est un milieu de requins: cela ne vous fait pas peur?

ADC: On verra… En ayant suivi le parcours de mon père, je sais comment fonctionne la politique. Mais de toute manière, je n'ai rien à perdre…

PM: Quels sont vos dossiers de prédilection?

ADC: La culture! Mais au début, je vais surtout écouter…

PM: Trouvez-vous votre commune accueillante pour les Flamands?

ADC: Je ne m'estime pas flamande, mais néerlandophone. À la crèche de mon fils, les gardiennes sont bilingues, pour la plupart. Quant aux enfants, ils se mettent naturellement ensemble, selon la langue qu'ils parlent. Plus personnellement, quand je vais à la Poste ou à la banque, je parle d'abord en flamand, pour faire un test. Mais je dois dire que Watermael-Boitsfort est une commune ouverte.

HDC: Ariane n'est pas une nationaliste flamande. Et, politiquement, elle est une vraie libérale sociale.

02/04/2009

HENRI ROANNE: "SANS LA CRISE, ON N'AURAIT PAS PRIS LE RISQUE D'ELIRE UN HOMME NEUF COMME OBAMA!" (PARIS MATCH 26-03-09)

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Né à Vienne, Henri Roanne fut un enfant caché pendant la guerre. Ce journaliste dans l’âme fit quelques-unes des grandes heures de la RTB. À l’occasion de la semaine spéciale Expo 58, par exemple, mais aussi de « Tout le Monde a une histoire ». Avec son ami Gérard Valet, il fut aussi celui qui révéla le vrai personnage d’Hergé. Enfin, Roanne fut et reste un grand voyageur. Un journaliste aventurier. Nous lui avons demandé de décortiquer, avec son œil d’expert, notre sondage sur la personnalité la plus importante de ces soixante dernières années. Les années Paris Match.

Paris Match : Quelles images fortes, quels événements forts, gardez-vous des soixante dernières années ?

Henri Roanne : Pour moi, l’événement fort, c’est Mai 68 ! En France, en Belgique et partout dans le monde. Je ne songe pas seulement aux assemblées libres ou aux tentatives d’autogestion, mais à la modification d’une certaine forme d’autorité que cet événement a suscitée. Alors qu’avant, le patron, le père avaient toujours raison, avec Mai 68, un nouveau mécanisme d’émancipation a vu le jour : je songe au rôle de la femme – avec son droit à l’avortement –mais aussi au changement dans la manière de concevoir l’autorité et à certaines modifications des rapports humains…

PM : D’autres événements vous ont marqué ?

HR : Je citerais la conférence de Bandung, en ce qu’elle fut un important basculement : une prise de conscience des pays non-engagés, même si elle a été suscitée par des manipulateurs et des populistes. Puis, pour moi, viennent la chute du mur de Berlin et la construction européenne. Cette dernière est extrêmement importante. Elle a changé en profondeur notre quotidien, notre mode de vie, notre poids par rapport aux autres continents… Malgré les compromis par lesquels il a fallu passer, malgré les inévitables concessions, la construction européenne est une évidente avancée. Si l’on regarde 60 ans en arrière, les relations politiques à l’intérieur de l’Europe en ont été modifiées du tout au tout. Il y a par exemple la circulation des biens et des personnes, mais également l’émergence de valeurs et de comportements communs aux Européens. Autre événement majeur, selon moi, les premiers pas de l’homme sur la lune : je le retiens d’abord pour l’évolution technique qui l’a permise, mais également pour sa contribution à améliorer notre quotidien. Cependant, même si ce fut un fait impressionnant, il n’a pas changé profondément les mentalités ni les comportements.

PM : Que voulez-vous dire ?

HR : Si l’homme a de plus en plus d’outils à sa disposition, il n’en est pas plus intelligent pour autant. Il convient de relativiser le progrès : dans son analyse du procès Eichmann, Anna Arendt a démontré que le concept de monstre peut resurgir en chacun d’entre nous. Peu importe l’avancée de la technique et des technologies… 

PM : La technique a-t-elle aussi provoqué des bouleversements ?

HR : Certainement. Il y a par exemple l’avènement de la télévision. En Belgique, la première émission expérimentale et quotidienne a été diffusée à l’occasion de l’exposition 58. L’audience fut très limitée parce que peu de gens disposaient d’une télévision. Cependant, on vit la population s’agglutiner par grappes devant les vitrines des magasins qui disposaient d’une télévision.

PM : L’arrivée de la télévision a-t-elle eu une des conséquences sur notre vie de tous les jours ?

HR : Elle a imposé une nouvelle organisation de la vie quotidienne : elle provoque un repli sur soi et les heures des programmes rythment notre vie. Enfin, je dirais qu’elle est à l’origine d’une diminution de la convivialité, ce qui est un de ses aspects négatifs. Cependant, de manière positive, la télévision permet un accès direct à tout ce qui se passe dans le monde. Même si cet accès est partiel…

PM : Vous voulez dire qu’elle trouble la vision du monde ?

HR : Oui, parce que ceux qui transmettent les informations en envoient les plus spectaculaires. La télévision uniformise l’information. Ainsi, la RTBF et RTL donnent la même vision du monde. À ce titre, la presse écrite offre plus de diversité : vous ou moi, nous lirons plus volontiers la page 4 ou la page 7 d’un journal, guidés par nos centres d’intérêt. 

PM : Peut-on dire que la crise financière constitue un nouveau basculement ?

HR : La crise des subprimes est faite d’erreurs que nous nous-mêmes avons commises puisque nous y avons été parties prenantes. Le « produire plus », le « gagner plus » des dernières décennies furent une erreur. Certes, on nous a trompés, mais il serait plus correct de dire : nous nous sommes trompés. J’espère que cette expérience va nous être utile, dans la lutte contre le pouvoir de l’argent sans limite.

PM : Et l’élection d’Obama ?

HR : Sans la crise, les gens n’auraient pas pris le risque d’élire un homme neuf. Néanmoins, il est tout aussi clair que, sans son aura, sans son intelligence et sans son esprit d’à propos, il n’aurait pas été élu.

PM : C’est ce qui explique le verdict des votants ? 
Obama n'est-il pas le cri d'une société qui a besoin d'espoir, de justice, d'égalité ; en réalité d'une "réhumanisation" du monde ? Pour vous, la victoire d’Obama représente un espoir ?

HR : C’est un immense espoir ! Les gens ont voté en fonction des compétences qu’on lui prête. Obama va réussir ou rater, en fonction de ses compétences. Mais il est rassurant que ce qu’il a dit procède d’un esprit d’ouverture et d’une grande intelligence politique. Dans quelques années, on fera son bilan. Cela n’empêche pas qu’avec lui, les Etats-Unis sont redevenus une référence dans le monde et qu’il a modifié le rapport des gens avec la politique.

PM : Barack Obama réalise plus de double des voix de De Gaulle et de Gorbatchev, alors qu'il n'a encore rien prouvé. Pourquoi ? Est-ce la preuve que les citoyens ont besoin de leaders charismatiques, surtout dans la période trouble dans laquelle nous vivons ?

HR : Il est charismatique, c’est un fait établi. Fin 2008, je me suis rendu en Israël avec ma compagne qui est Haïtienne. Nous nous sommes faits apostropher dans les rues : « Vive Obama ! », tant par des juifs que par des palestiniens. Certes, je me méfie toujours de l’aspect-gadget » d’une élection, mais le président américain ne donne pas l’impression de n’être qu’un gadget. Si sa campagne fut gigantesque en matière de communication, il ne donne pas l’image d’un tribun de foire.

PM : Comment expliquer l'écrasante victoire de Martin Luther King ? Par le seul fait qu'il est revenu dans l'actualité par l'ascension d'Obama, ou parce que l'espoir d'une société plus juste est aussi la traduction d'une volonté de paix entre les Blancs, les Noirs, les Jaunes, les Juifs, les catholiques, les musulmans ; bref Martin Luther King symbolise, plus que jamais, le rêve de l'homme ?

HR : Il est clair que Luther King symbolise le rêve de l’homme ! Mais avant tout, c’est Obama qui a fait revenir Martin Luther King dont il concrétise le combat et l’espoir qu’il a suscités. Vous m’avez parlé de basculements : Obama, Luther King, Mandela en sont aussi. Ils sont le signe de l’acceptation de la multiculturalité, du « non » au racisme. Quand je me promène et que je vois le nombre grandissant des jeunes couples multi-ethniques, je me dis que c’est un phénomène irrémédiable. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas. Si cette nouveauté crée des craintes pour des gens installés dans leurs certitudes, il peut provoquer un repli communautaire, voire un repli régionaliste ou même sous-régionaliste. C’est-à-dire que, chez certains, cette ouverture peut engendrer la peur.

PM : Luther King n’aurait pourtant pas réalisé le même score, il y a un an ?

HR : Vous avez raison. La plupart des autres personnalités retenues par vos lecteurs apparaissent encore régulièrement dans l’actualité, comme Bill Gates qui, lui aussi, fait aussi rêver, mais à sa manière. D’autant qu’il est extrêmement habile.

PM : Ce classement est peuplé de personnalités "positives" : King, Obama, Sœur Emmanuelle, Mandela, Kennedy, Barnard, Churchill, Jean-Paul II, Mère Teresa. N'est-ce pas aussi un signe et un espoir pour notre monde ?

HR : Pour ma part, je qualifierais ces personnalités de « religieuses ». Ce sont avant tout des personnes de dialogue, à l’exemple de Sœur Emmanuelle. Elles véhiculent une idée de compassion, de solidarité. À ce titre, Jean-Paul II est la contre-image de Benoît XVI.

PM : Décryptons quelques performances, si vous le voulez bien. D’abord, la 3e place de Bill Gates ? L'arrivée massive de l'informatique dans nos vies ? Le fait que de nombreux jeunes ont voté ?

PM : Il a formidablement réussi dans un domaine proche des jeunes. Ceux-ci l’admirent pour cela.

PM : La 4e place de Sœur Emmanuelle ? Outre sa personnalité de paix, sa disparition a-t-elle remis ses valeurs en lumière ?

HR : Comme pour ceux que j’ai nommés les « religieux », le choix de Sœur Emmanuelle démontre que les gens ont peur et qu’ils ont envie de Paix et de calme. Les résultats de votre sondage sont un peu comme si la société consacrait elle-même des saints auxquels on peut se référer.

PM : La 5e place de Nelson Mandela : la victoire d'une société moins raciste qu'avant ? Cette 5e place est une grande victoire par rapport aux autres personnalités ?

HR : Il représente l’image de la dignité et de la résistance digne qui n’a pas été entachée par la violence. Malgré des dizaines d’années de prison, il a exercé un magister extraordinaire sur les gens. On pourrait le comparer à Gandhi qui utilisa la même non-violence assortie d’un résultat spectaculaire.

PM : La 6e place de Jacques Brel ? Il faut toujours un poète dans un tel classement ? Le fait que l'amour reste universel ? Que Brel est belge ?

HR : Vous avez tout à fait raison. J’aime beaucoup Jacques Brel. Pour les motifs que vous mentionnez, je ne suis pas étonné qu’il figure à cette place.

PM : La 7e place de Kennedy ? À la fois le triomphe d'une image restée vivace et le fait que les révélations sur sa vie ont égratigné le mythe ?

HR : Ces révélations n’ont pas modifié le mythe. Même s’il n’a pas renouvelé la vie des gens, même s’il a peut-être réalisé moins de choses que Johnson, son successeur, Kennedy reste une figure emblématique.

PM : Vous songez à d’autres figures emblématiques ?

HR : Merckx l’est aussi : jamais, un champion n’a tout dominé, tout gagné comme lui. Jusqu’au record de l’heure. De plus, pour nous, Belges, il est très représentatif : il est Bruxellois, il parle les deux langue et est populaire dans tout le Royaume. Enfin, moi qui ai travaillé à la RTBF, je ne peux séparer l’image de Merckx de celle de Luc Varenne qui a raconté ses exploits.

PM : La 8e place de Christiaan Barnard : le résultat le plus surprenant, pour une personnalité moins connue. Non ?

HR : Je suis effectivement étonné qu’on se soit souvenu de lui. Surtout que le type d’opérations qu’il a initiées est devenue de la routine. Mais il fut le premier et l'on voit tout de suite qui il est. La différence entre les transplantations cardiaques et le Sida est que, pour ce dernier, on n’a pas encore trouvé la solution.

PM : La 9e place de Churchill : c’est à la fois le triomphe de la résistance, de la liberté, et le fait que certains n'ont pas vécu le rôle majeur qu'il a joué ?

HR : Il faut avoir suivi l’actualité pour savoir ce qu’il a réalisé. Pour moi, qui fus un enfant juif caché durant la guerre, Churchill représente énormément. Mais pour les plus jeunes…

PM : La 10e place de Neil Armstrong ? L'image mythique de la conquête de l'impossible qui fait toujours rêver ? 


HR : Il serait intéressant de connaître l’âge de ceux qui ont voté pour lui. Personnellement, la nuit de son exploit, je me trouvais à Oxford avec mes enfants. Nous nous sommes levés pour suivre à la télévision les premiers pas de l’homme sur la lune. Mes fils ont près de cinquante ans et s’en souviennent encore. Ce fut une telle avancée…

PM : Quel est votre décryptage du classement de ceux qui ont récolté le moins de points : Margaret Thatcher, par exemple. Son rôle dans la politique mondiale est-il sous-estimé ?

HR : Il y a un an, elle aurait récolté plus de voix. Elle fut le chantre du néolibéralisme, or celui-ci vient de s’effondrer. Elle en a perdu le prestige, étant en quelque sorte victime des événements.

PM : Et Fidel Castro : son mythe est-il surfait ?

HR : Aujourd’hui, il incarne le désenchantement complet. À l’époque, il représentait un « socialiste au soleil », avec le côté épique de ses partisans qui sortaient de la forêt. Sartre et De Beauvoir avaient été à Cuba pour le voir. Aujourd’hui, tout cela est bien loin…

PM : Castro obtient 13 points pour 93 à Che Guevara : ce dernier symbolise plus la révolution que Castro ?

HR : Le « Che », c’est la fin d’un mythe. Des informations nous montrent désormais que l’aventurier courageux était très autoritaire et qu’il avait une vision fort étroite de la réalité. Avant, il symbolisait un peu Billy the Kid, mais c’est fini…

PM : Mao est-il un mythe oublié ? Vous qui connaissez bien la Chine, celle-ci fait-elle encore peur, intrigue-t-elle, ou bien est-elle rentrée dans les rangs ?

HR : La Chine impressionne toujours les gens. Aujourd’hui, c’est par sa force économique, par la puissance qu’elle représente.

PM : Et Arafat ?

HR : C’est le désenchantement complet. D’interlocuteur des Israéliens, il est devenu un non-interlocuteur. Ceux-ci pourraient d’ailleurs s’en mordre les doigts. Mais Arafat était ambivalent : il avait des discours différents selon qu’il était face à des Occidentaux, des Arabes ou des Palestiniens… En Israël, ma compagne et moi nous nous sommes rendus sur sa tombe. Nous étions les seuls visiteurs. C’était triste…

PM : Vous êtes ce qu'on peut appeler un grand aventurier du journalisme. Comment voyez-vous l'évolution du monde au cours de ces soixante dernières années ? Comment voyez-vous l'avenir qui nous attend ?

HR : Malgré des résistances, les mariages mixtes vont augmenter, de même que les familles multiculturelles. Je suis d’origine polono-juive, ma compagne est Haïtienne, ma fille vit avec un VietNamien, mon fils aîné avec une Jamaïcaine… Ce fait semble inévitable. Je voudrais faire une autre remarque. Malgré tous les problèmes matériels et le chômage, nous restons fort privilégiés. La partie de l’Europe dans laquelle nous vivons, l’Amérique du Nord et l’Australie sont une sorte d’éden : on ne pourra empêcher les gens de tout faire pour y venir. Ce mouvement est irréversible. Autre point, je ne sais pas trop si la disparité entre les riches et les laissés pour comptes va tout faire craquer ou si ces derniers vont se résigner. Avant, les idéologies donnaient aux plus démunis un accès vers un monde meilleur. Aujourd’hui, qu’est-ce que ces gens peuvent encore bien espérer ?

PM : Chez nous, ce terrain est-il favorable à l’émergence d’un nouveau De Grelle ?

HR : Il n’existe pas réellement de leader charismatique en Belgique. On voit bien que le côté théâtral d’un Berlusconi est dépassé.

PM : Un mot sur la valeur de ce genre de consultation populaire ?

HR : S’il n’est pas scientifique, ce type de consultation est intéressant en ce qu’il transcrit ce que les gens ont à l’esprit à un moment donné.

PM : Et vous, quels auraient été vos trois choix ?

HR : Je voterais Obama. C’est un choix pratique, mais il est le seul homme capable d’animer la machine économique et politique. Certes, il va devoir mettre de l’eau dans son vin, mais on sent chez lui un ton nouveau. Dans  sa manière d’interpeller l’Iran, par exemple. Avec lui, je l’ai dit, les Etats-Unis ont retrouvé un poids moral. Et en lui-même, il est très important : voyez lorsqu’on se demande, à propos de tel ou tel autre homme politique : est-il le nouvel Obama ? A contrario, Sarkozy aimerait passer pour celui qui va régler des tas de problèmes. Mais lui, il est un agitateur, un homme qui peut promettre tout et son contraire. Enfin, avec Obama, n’oublions pas qu’il y a le risque de placer trop d’espoir en un seul homme…

PM : De quelles couvertures de Paris Match vous souvenez-vous ?

HR : Je n’ai pas oublié celle où l’on voit en gros plan, à Budapest, un tank soviétique. Cette image avait une telle force dramatique ! Comme beaucoup d’autres que j’ai vues dans votre magazine…