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02/11/2012

Interview de Luc Van der Kelen (Paris Match du 18 octobre 2012)

L'éditorialiste de Het Laatste Nieuws revient sur la victoire de Bart De Wever aux élections communales communales.


Paris Match: En tant que Belge, faut-il avoir peur de Bart De Wever, après ce nouveau triomphe ?

Luc Van der Kelen: Il faut reconnaître qu'il s'agit d'une grande victoire... Si l'on observe les résultats, au niveau des provinces, la N-VA fait 31% de moyenne: cela correspond, pour des élections fédérales, à 35-40%, vu que les bourgmestres CD&V y ont moins d'importance. Bart De Wever a donc obtenu un résultat majeur et, selon moi, les francophones doivent préparer le confédéralisme, c'est-à-dire la fin du pays. Sans cela, il le fera lui-même dans deux ans.

 

Paris Match: Patrick Janssens avait exécuté du bon travail à Anvers, ville qu’il a complètement transformée. Les Anversois qui lui ont préféré De Wever sont-ils donc aveuglés par le nationaliste de la « bête politique » de la NV-A ?

Luc Van der Kelen: Dans le centre d'Anvers, Janssens a gagné, mais c'est dans la périphérie qu'il a perdu. Tout le monde reconnaît son travail. Il a perdu, à cause des piètres résultats des Verts, des radicaux et de la liste rouge qui représente 1%. Cela fait 8 ou 9 sièges en moins. S'il avait fait un cartel avec Groen, il aurait pu gagner. Il a donc commis une erreur politique. Certes, les Anversois sont très contents de ce qu'est devenu le centre, mais ils ne le sont pas pour les autres communes, qui sont un ancien fief du SP.

 

Paris Match: Doit-on croire que ce succès communal risque de faire pression sur le

Gouvernement fédéral, lequel pourrait imploser et nous replonger en enfer ?

Luc Van der Kelen: Oui, certainement! Le vote de dimanche aura des conséquences à d'autres niveaux. Le gouvernement va débuter ses négociations sur le budget et elles seront plus difficiles que prévu. Pour le reste, l'équipe Di Rupo va devoir continuer son travail. Mais on attend surtout ce qui va se passer dans deux ans et l'on se demande si Bart De Wever va conserver sa popularité. La tâche sera très ardue…

 

Paris Match: De Wever a déclaré : « Le gouvernement fiscal d’Elio Di Rupo n’est pas

soutenu par la Flandre. Donnons aux Flamands le système de gouvernement auquel ils ont droit ! ». Comment faire pour résister ?

Luc Van der Kelen: La dialectique du président de la N-VA est la même qu'au Nord de l'Europe: "On ne paie plus pour le sud…" Transposée chez nous, cette phrase devient: "On ne paie plus pour la Wallonie". Son message est donc: "Avec moi, cela va changer!" Ce sera sa compagne, pendant deux ans: "Trop d'argent est utilisé pour payer les chômeurs wallons!" Prenez ceux qui partagent ce discours, ajoutez-y les mécontents en matière de politique des étrangers, voire les gens qui stigmatisent l'augmentation de la criminalité: vous comprendrez l'ampleur du succès de Bart De Wever… Comme dans d'autres pays d'Europe, il réalise des amalgames entre les questions communautaires et les autres problèmes. Bref, dimanche, nous avons connu une élection entre contents et mécontents. Attention, cela pourrait se reproduire dans deux ans. Voilà pourquoi il nous faut un homme politique, capable de jouer le rôle de Premier ministre, en Flandre. Parce qu'Elio Di Rupo est incapable de participer à des débats en dialecte, ou de défendre son gouvernement sur les plateaux télé. Pour jouer ce rôle, le vice-Premier Steven Van Ackere (CD&V) aurait pu convenir, mais il faut constater qu'il n'est pas présent. Autre élément, le gouvernement n'a pas la majorité en Flandre. Si les Verts – dont Groen – entraient dans l'équipe Di Rupo, cette majorité existerait, au Nord.

 

Paris Match: Vous pensez à quelqu'un?

Luc Van der Kelen: Un Verhofstadt ou un De Gucht auraient pu le faire, mais il faut trouver un politique de la nouvelle génération. Je n'y vois personne capable de relever ce défi. C'est d'autant plus ennuyeux que la nouvelle stratégie de Bart De Wever commence dès aujourd'hui. Et qu'il sera présent tous les jours.

 

Paris Match: Peut-on imaginer que tous les partis flamands se lient contre lui ?

Luc Van der Kelen: C'est une réalité, ils ont un ennemi commun – la N-VA - et doivent donc s'unir. Ils savent qu'il leur faut être ensemble pour gagner, mais ce sera très difficile. Leur but doit être d'avoir une stratégie commune et de faire des réformes politiques qui iraient encore plus loin que ce qui a été décidé…

 

Paris Match: Le grand danger n’est-il pas que le CD&V, et encore plus l’Open-VLD qui ne représente plus rien, décide d’épouser la cause de Bart De Wever, pour avoir une chance de relever la tête aux élections fédérales de 2014 ?

Luc Van der Kelen: l'Open-VLD est loin d'être décimé: il fait plus qu'en 2010. Ce parti est toujours fort en Flandre orientale et, ailleurs, existent des îlots bleus. La position d'Alexander De Croo est donc renforcée. Cependant il n'est pas question qu'il rejoigne De Wever:. Pas pour le moment! Les présidents des autres partis flamands sont loin d'être les amis de celui de la N-VA. Ainsi, Wouter Beke qui le déteste, d'autant que le CD&V a beaucoup souffert de la poussée de la N-VA. Dans nombre de communes, on peut observer que des coalitions se sont formées, avec le CD&V ou l'Open-VLD, contre la N-VA. Chacun attend le premier faux pas du leader nationaliste…

 

Paris Match: De Wever parle déjà d'une nouvelle réforme de l’Etat et de la construction du confédéralisme. N’est-ce pas le pire qui attend la Belgique ?

Luc Van Der Kelen: Les francophones doivent s'y préparer. Je dirais: "Un homme averti en vaut deux." Car après chaque réforme de l'Etat, il y a en une autre. Lorsque la sixième sera achevée, viendra une autre, et la Belgique sera comme la Suisse. C'est-à-dire qu'elle sera formée de deux états indépendants qui décideront de la solidarité qu'ils veulent. Il convient donc d'encore défendre notre pays, mais je ne suis pas certain que cela dure.

 

Paris Match: Tout ce qui arrive n’est-il pas de la faute des partis francophones, qui sont mous et ne montrent pas les dents ?

Luc Van der Kelen: Que du contraire! Pendant quinze ans, ils ont dit "Non!" S'il y avait eu un accord, du temps de Leterme, plutôt que de le désavouer,   on n'en serait pas là. Sans compter que De Wever a été humilié. C'est plutôt l'absence de compromis qui a permis à la N-VA de grandir.

 

Paris Match: Les partis francophones peuvent-ils encore changer la donne?

Luc Van der Kelen: Maintenant que les francophones ont fait un pas en avant – voire deux, ou trois –, il convient de poursuivre la réforme convenue. Ils doivent aussi s'abstenir de toute provocation, comme celles, récentes, de Rhode-Saint-Genèse. Quant aux partis flamands, il leur revient de défendre la politique du gouvernement Di Rupo et de le faire fermement. Tel est leur défi.

 

Paris Match: Le succès du PS, et même du PTB, en Wallonie, n’aggrave-t-il pas, aux yeux des Flamands, le cas de celle-ci, trop sociale et trop laxiste en matière d’allocations de chômage notamment ?

Luc Van der Kelen: Vous avez parfaitement raison! En Flandre, la position du PS est vue, comme représentant tout ce dont on ne veut pas. Toutefois, le PS n'est plus celui du passé: avec Elio Di Rupo, peut-être y a-t-il moyen de trouver un accord avec les Flamands…

 

Paris Match: Comment analysez-vous le fait de voir De Wever, arrogant, monter sur l’Hôtel de ville, comme un empereur romain, dimanche soir ? Cela ne renvoie-t-il pas à certaines images qui font froid dans le dos ?

Luc Van der Kelen: Effectivement, beaucoup de gens ont vu ces images et en ont été effrayés. Cette occupation symbolique de l'Hôtel de ville fait peur et il est vrai qu'elle ramène à des exemples venus du passé.  Toutefois, moi, je le vois plutôt comme un élément, certes arrogant, mais aussi comme participant à l'euphorie de la victoire. Je suis persuadé que De Wever va se calmer, dans les prochains jours…

 

Paris Match: Que pensez-vous des déclarations de Didier Reynders qui pense d’abord à féliciter De Wever et à critiquer le gouvernement, pour ses mesures anti-populaires, comme s’il était déjà en compagne pour 2014 et qu’il voulait se ranger aux côtés de De Wever, sur un plan socio-économique ?

Luc Van der Kelen: (il martèle ses mots) Reynders est déjà en campagne! Ses déclarations ne m'ont pas surpris. Les francophones doivent savoir que Reynders a uniquement déménagé à Uccle, en fonction des élections de 2014, parce qu'il veut devenir ministre-président de la Région bruxelloise. Et donc, il va peut-être se présenter comme l'allié de Bart De Wever, en s'opposant à la Wallonie du PS et en prônant une politique plus à droite. Il espère devenir le nouveau Picqué.

 

Paris Match: Tout cela n’est-il pas la preuve que les francophones ne font pas bloc ?

Luc Van der Kelen: Parfaitement! Ils comprennent tout à fait ce qui se passe en Flandre, mais c'est un peu tard. Reste qu'il convient d'avoir de la patience: une tempête peut ne durer que quelques jours. N'oublions pas d'observer ce qui se déroule en Europe et, plus largement, dans la société. J'espère que, dans un an et demi, le ciel ne sera plus aussi nuageux…

 

Paris Match: Aujourd’hui, vous, Flamand, avez-vous davantage peur pour la Belgique

qu’hier ?

Luc Van der Kelen: Oui! Si je savais que la N-VA allait gagner, dimanche, j'ignorais que sa victoire serait si importante. Pour moi, c'est l'ampleur du succès qui a été la surprise. De Wever a fait un pas en avant dans sa stratégie. On ne saurait mieux l'expliquer qu'en reprenant les paroles de la chanson de Leonard Cohen: "Nous avons d'abord pris Manhattan, puis nous avons pris Berlin." (+ grand titre du Soir)

 

Paris Match: Comment la Flandre de De Wever (et donc une majorité de Flamands) voit-elle désormais Bruxelles et la Wallonie ?

Luc Van der Kelen: Elle ne voit pas Bruxelles et la Wallonie de manière positive, c'est un euphémisme. Parce qu'elle les trouve beaucoup trop à gauche et qu'on n'y travaille pas, qu'il y a trop de chômeurs, tout cela étant payé avec l'argent flamand.

 

Paris Match: Doit-on imaginer que la Belgique, telle qu’on l’aime, vit ses deux dernières années de quiétude et de bonheur ?

Luc Van der Kelen: Je ne pense pas qu'on vit, dans une période de tranquillité, mais plutôt dans une tempête. Si on ne défend pas la politique du gouvernement Di Rupo et qu'on laisse Bart De Wever parler seul, la situation va s'aggraver…

 

Paris Match: Qu’est-ce qui peut encore sauver la Belgique ?

Luc Van der Kelen: Du sang froid, de l'ambition, du travail dur et être conscient de ce qui se passe, tout en ayant de l'espérance. Notre pays existe depuis 182 ans et il ne va pas disparaître d'un coup sec! Il convient donc d'avoir de l'ambition, afin de  donner une meilleure place à la Belgique, au sein de l'Europe.

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