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11/08/2012

LUC VAN DER KELEN, EDITORIALISTE DU LAATSTE NIEUWS, ANALYSE L'EUPHORIE DU 21 JUILLET ET LA POSITION DEFENSIVE DE LA NVA (PARIS MATCH dDU26-07-12)

Samedi, lors de la fête nationale, une douce euphorie flottait dans l'air. Que ce soit le Roi, les ministres, voire même le Premier d'entre eux, et la population: nul ne boudait son plaisir face à cette sérénité retrouvée, qui contrastait avec l'émotion de juillet 2011. Même le soleil était de la partie. Nous avons demandé à Luc Van der Kelen (Het Laatste Nieuws), premier éditorialiste de Flandre, comment il convenait d'interpréter cet apaisement, avant les prochaines échéances politiques que seront les élections d'octobre prochain et de 2014. Nous l'avons également interrogé sur la position défensive qui semblait être celle de la N-VA et de son président, Bart De Wever.


 

 

Paris Match: Selon la NVA, dans son discours du 21 juillet, le Roi a parlé, comme s'il était le porte-parole du gouvernement…

Luc Van der Kelen: Le Roi est toujours le porte-parole de la majorité. Cela a toujours été le cas. Il suit la politique du gouvernement et c'est le Premier Ministre qui décide ce qu'il peut dire. C'est ce qu'ont fait, dans un passé pas si lointain, Jean-Luc Dehaene, Guy Verhofstadt ou Yves Leterme… Le Roi ne peut pas s'exprimer en son nom. C'est la même chose en Angleterre, aux Pays-Bas. N'étant pas élu par le peuple, le Roi doit défendre le pays, son unité, son intégrité.

 

Paris Match: Après beaucoup de négativisme et de peur pour l'avenir du pays, la Belgique semble vivre une période légèrement euphorique, depuis la formation du gouvernement, le vote de la scission de BHV, illustrée par une fête nationale très festive et quelques déclarations (notamment du Premier Ministre et de certains économistes) allant dans ce sens. Peut-on dire que la Belgique est sauvée ?

Luc Van der Kelen: Oui… pour le moment! Et jusqu'à la prochaine fois. Cela a toujours été le cas, depuis la formation du pays. Ces 50 dernières années, il y a régulièrement eu des incidents: voyez la question royale, la loi Eyskens, la question scolaire… Il y aura toujours une discussion sur la nature de l'état. J'ai donc vu un 21 juillet joyeux et chaleureux, avec beaucoup de diversité: c'était une fête nationale, comme en France ou aux Etats-Unis. On peut être euphorique, mais ce n'est pas pour cela que la Belgique est sauvée… En revanche, le 11 juillet, jour de la Fête nationale flamande, avait une tout autre atmosphère.

 

Paris Match: Un triomphe de la N-VA, aux élections communales d'octobre prochain, ne risque-t-il pas de réduire à néant les enthousiasmes actuels ?

Luc Van der Kelen: Je ne le crois pas. Dans notre histoire, les élections communales n'ont jamais été un problème, pour la majorité en place, au fédéral. Les communales sont les communales. Bart De Wever va surtout tenter de profiter de son succès aux communales pour les élections de 2014. Il y a déjà eu de nombreux sondages et l'on connaît presque les résultats des communales, dans les grandes villes… Il n'y aura donc aucune surprise. Certes, dans quelques partis, certains pourraient devenir nerveux, mais la politique reprendra vite ses droits, une semaine après les communales. Par exemple, le gouvernement s'attaquera prestement au budget. Sans cela, tout sera perdu. En 2012, il y aura une tempête N-VA, dans les maisons communales, comme à Anvers, où le 14 octobre sera un dimanche "noir et jaune". Ce sera moins le cas, dans d'autres parties de Flandre, tel Gand et le région "De Croo"… On sait aujourd'hui que ce sera inévitable: cela se sent très bien lorsqu'on se promène dans les rues ou qu'on parle aux gens. En octobre, ce sera l'élection de Bart De Wever.

 

Paris Match: Comment pouvez-vous être à ce point persuadé que la politique redémarrera vite…

Luc Van der Kelen: Je compare ce qui va sans doute se produire, le 14 octobre, à ce que nous avons vécu, sous le gouvernement Dehaene de 1992, un gouvernement dont tout le monde s'est méfié et qui avait moins  de 20% de popularité. À l'époque, le VLD a été fondé qui a dû attendre 2 ou 3 ans pour connaître un succès au fédéral. Pendant ces années, la gestion de l'Etat a été assurée par Herman Van Rompuy et le gouvernement a, année après année, atteint les objectifs budgétaire. Puis, en 1995, Dehaene a gagné les élections. S'il gagne en 2012, De Wever va donc devoir attendre les élections de 2014 parce que, en 18 mois, beaucoup de choses peuvent se produire. Peut-être, d'ici là, aura-t-on une relance économique et l'ambiance européenne sera-t-elle tout autre. Selon moi, il va y avoir une reprise économique, si l'Espagne parvient à être sauvée…

 

Paris Match: Que va changer le triomphe attendu de la N-VA ?

Luc Van der Kelen: Pour résumer ce que je viens de dire, le défi, pour Bart De Wever, sera de tenir jusqu'en 2014. Et, pour aller plus loin dans mon raisonnement, si De Wever ne prend pas le pouvoir en 2014, sa chance sera passée. Alors la Belgique sera vraiment sauvée.

 

Paris Match: Si l'on vous suit, les élections de 2014 sont entre les mains de l'actuel gouvernement…

Luc Van der Kelen: Absolument! Elio Di Rupo n'a qu'un seul objectif: continuer à gérer l'Etat, suivre l'Europe, et réformer l'Etat, tout en le reformant. C'est leur seule chance.

 

Paris Match: Un raz-de-marée noir et jaune, en octobre prochain, ne devrait donc pas brouiller les cartes?

Luc Van der Kelen: De Wever n'a qu'un seul objectif: se placer pour 2014. Ainsi, il ne veut pas vraiment devenir bourgmestre d'Anvers. C'est pour cela qu'il a annoncé sa candidature si tard. Ce qu'il veut, c'est que la Flandre devienne comme un pistolet au cœur de la Belgique. Cela a déjà été dit. Il veut être celui qui mettra fin à la Belgique, ou tout au moins, celui qui apportera le confédéralisme.

 

Paris Match: De Wever a l'air sans rival, en Flandre…

Luc Van der Kelen: C'est évidemment le grand problème. Aucun politique n'est capable de débattre à armes égales avec lui: Di Rupo ne peut le faire, à cause de son français, et cela, même s'il est apprécié, en Flandre. Des Leterme ou Verhofstadt, eux, étaient des machines à débattre. Prenons un Peeters aujourd'hui, il n'est pas capable d'avoir une confrontation avec de Wever et, de plus, il n'est pas son adversaire naturel parce que ses idées ne se différencient pas très fort de celles du président de la N-VA. Ce sont les jeunes présidents, les vice-premiers ministres fédéraux qui pourraient monter au créneau. Comme Steven Vanackere. Mais le veut-il vraiment? Il a déjà dit qu'il ne voulait pas jouer au Premier ministre flamand. Pourtant, il en est capable… Reste à savoir s'il a réellement la volonté de  se battre avec De Wever. Il ne l'a pas pour le moment. Bruno Tobback, président du SP.a, le pourrait aussi: il a le talent de son père, mais il doit plus travailler, être beaucoup plus présent et avoir une véritable stratégie. En face, De Wever a toutes les anciennes structures de la Volksunie: il dispose d'une base fondamentale, en Flandre, et sa communication est brillante.

 

Paris Match: Samedi, vous avez écrit long article sur la N-VA. Quel est votre sentiment concernant ce parti séparatiste que vous trouvez "sur la défensive"?

Luc Van der Kelen: C'était effectivement une surprise: jusqu'à présent, quoi que Bart De Wever fasse, on lui pardonnait. Comme lorsqu'il avait ironisé sur les excuses, présentées par le bourgmestre d'Anvers, sur la collaboration, d'une partie des autorités communales, avec les Allemands. Aujourd'hui, avec l'arrivée de membres du Vlaams Belang au sein de la N-VA, c'est la première fois qu'un problème interne fait aussi longtemps la "une". Je songe à l'extrémiste Jürgen Sedert. De Morgen de ce lundi publie des textes, rédigés autrefois pas Jürgen Sedert. Résultat, Jürgen Sedert ne sera pas sur les listes N-VA. Il y a quelques semaines, lorsque l'ancien journaliste Pol Van den Driessche (surnommé par certains, le "DSK de Flandre") avait connu des ennuis, cela n'avait duré que quelques jours. Avec l'affaire de l'arrivée de membres du Vlaams Belang, la N-VA vit, pour la première fois, une période difficile. Ainsi, ce même lundi, le parti donne-t-il une conférence de presse à Anvers, sur le thème de l'immigration. Comme pour faire oublier ses problèmes internes…

 

Paris Match: Ce qui se produit aujourd'hui à la N-VA est grave, selon vous?

Luc Van der Kelen: Quand un parti grandit un peu trop vite et que son président a un pouvoir absolu, ce qui se passe actuellement à la N-VA arrive tout d'un coup. Cela pourrait donc être un tournant, même si je n'en suis pas totalement sûr. Une chose est certaine: les faits démontrent qu'on n'accepte pas tout de Bart De Wever.

 

Paris Match: Le grand défi du président de la N-VA est-il de devenir bourgmestre d'Anvers, ce qui serait un tremplin pour la gloire ?

Luc Van der Kelen: Non, ce n'est pas son grand rêve. De la même manière, il n'a pas voulu devenir Premier ministre et a transmis le témoin à Elio Di Rupo. Devenir bourgmestre n'est pas son ambition suprême, mais bien devenir Ministre-président flamand. Vous, francophones, devez bien savoir qu'Anvers est une ville bien plus difficile que Charleroi, Liège ou Bruxelles: la révolution y est permanente… Si De Wever devient bourgmestre, il ne le sera que jusqu'aux élections de 2014.

 

Paris Match: Selon vous, après avoir été félicitée pour avoir mis le VB sur la touche, la NVA semble former un groupe avec ce parti, au Parlement…

Luc Van der Kelen: On l'a vu, lors du débat à la Chambre sur la réforme institutionnelle: ils se sont applaudis, l'un l'autre. Cela donne une ambiance spéciale. Comme l'a dit Patrick Dewael, avoir pris 47 mandataires du Vlaams Belang, a donné pour résultat d'introduire du poison au sein de la N-VA.

 

Paris Match: Vous ajoutez que la NVA n'avait pas besoin de s'adjoindre des membres du Vlaams Belang…

Luc Van der Kelen: Tout à fait! Il y avait tant d'autres personnes qu'on pouvait prendre pour les listes. Tout allait bien, et il n'était pas nécessaire d'aller chercher ces gens. Peut-être De Wever a-t-il vraiment cru qu'il pourrait mettre fin au VB et recevoir les félicitations des autres partis. Sans doute, croyait-il aussi que cet apport n'aurait pas d'effet? Mais je ne suis pas dans sa tête…

 

Paris Match: Quel est le réel sentiment, quelle est la volonté propre du Flamand qui va voter N-VA, aux prochaines élections ?

Luc Van der Kelen: Ce sera les voix des caliméros: le mouvement des mécontents. Depuis 20 ans, on dit que tout va mal en Belgique et les gens le croient. Ajoutez-y l'accumulation des insatisfaits, suite aux "non" francophones à Leterme, joignez-y la crise que nous avons vécue entre 2007 et 2011… vous aurez une partie de la réponse à votre question.

 

Paris Match: Croyez-vous qu'une majorité de Flamands (puisque c'est le but ultime de la N-VA) veulent toujours une plus grande autonomie de la Flandre et, à terme, une scission du pays ?

Luc Van der Kelen: Je ne suis pas sûr! L'université de Louvain vient de publier un sondage qui révèle qu'une majorité de jeunes se sent plutôt belge, même des jeunes qui votent N-VA. De même, le jeunes ne veulent pas la fin de la Belgique, mais pour cela il faut que les francophones fassent un geste.

 

Paris Match: Ces Flamands qui votent N-VA veulent-ils simplement une Région qui s'administre à 100 %, qui ne doit pas payer pour les trois autres (et surtout pas pour la wallonne), mais qui demeure dans l'appellation "Belgique" ?

Luc Van der Kelen: Ils veulent plus d'autonomie, des comptes clairs, l'application de la loi partout dans le pays (en matière de chômage, par exemple…) Ils sont d'abord Belges, puis Anversois, Gantois ou autres, puis Flamands.

 

Paris Match: On note actuellement, à la Côte, une très forte flamandisation (notamment via les syndicats d'initiative et les commerçants), et il ne se passe pas un mois sans que des événements (comme celui d'un club de foot banni de la commune de Grimbergen) mettent en péril la paix linguistique. Comment jugez-vous ces faits et comment croyez-vous que tout cela va évoluer ?

Luc Van der Kelen: J'ai passé deux semaines à la cote belge, et il y avait beaucoup de boutiques où l'on m'adressait spontanément la parole en français. Je ne crois donc pas à cette flamandisation dont vous parlez. Les commerçants savent comment faire pour gagner leur vie. Il y a, certes, des fanatiques, mais ce n'est pas la majorité… Quant à Grimbergen, il faut s'en faire une raison: les communes autour de Bruxelles resteront toujours un problème. Il va encore y en avoir et il faudra bien accepter un jour qu'un jour ces communes se trouvent en Flandre. En plus, ne faisons pas chaque fois un incident, à partir d'un problème comme celui que vous évoquez…

 

Paris Match: Que pensez-vous des dernières revendications de la Flandre, et notamment celles de son ministre-président, qui a demandé, lors de la Fête flamande, qu'il y ait plus de représentation de la Flandre à l'étranger ?

Luc Van der Kelen: Quand Peeters va à Berlin, il n'est pas reçu par Angela Merkel, mais par un ministre régional, voire un vice-Premier. En Europe, on n'accepte pas les régions. Que Peeters aille d'abord aux réunions des ministres européens de l'agriculture (il en a snobé 11!). On ne va pas finir avec une Europe de 139 région dans lesquelles il y aura les Basques, les Bretons etc…

 

Paris Match: N'est-ce pas une ineptie de mettre ainsi en avant les Régions (Kris Peeters a même été jusqu'à dire que la Wallonie devrait agir aussi de cette façon), alors que l'on essaie de sauver l'Europe ?

Luc Van der Kelen: Bien sûr!

 

Paris Match: Que pensez-vous de la situation économique du pays ? Est-elle meilleure ou bien va-t-on vers le pire ?

Luc Van der Kelen: Elle est bien meilleure qu'il y a un an. On a vu que cela ne pouvait pas fonctionner sans véritable gouvernement. On a sauvé le pays, mais il faut continuer…

 

Paris Match: Etes-vous donc optimiste ou pessimiste ?

Luc Van der Kelen: Je suis assez optimiste, si le gouvernement poursuit sa politique, de la même manière.

 

Paris Match: Quid également de la monarchie, si la N-VA devient officiellement un leader surpuissant en 2012, mais surtout en 2014 ?

Luc Van der Kelen: Normalement, si le pays peut continuer à fonctionner, il n'y aura pas d'influence sur la monarchie. Par contre, si on discute de la fin de pays, ce sera une nouvelle question royale. 

 

Paris Match: Pour nous résumer, croyez-vous que des Flamands peuvent se "réveiller", entre 2012 et 2014, c'est-à-dire voter en masse pour De Wever, en octobre, puis opter pour un vote plus modéré plus tard ?

Luc Van der Kelen: Oui, 18 mois est une période extrêmement longue, en politique, tout peut se produire. Que ce soit la fin de l'Europe, la fin de l'euro et le retour des monnaies nationales… Cependant, personnellement, je suis optimiste. Le gouvernement Di Rupo va engranger des résultats et aura un palmarès à présenter, en 2014.

André Gilain

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