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24/08/2011

Contrefaçon: l'Afrique est la poubelle du monde (DH 22-08-11)

Le Français Christophe Zimmermann est coordinateur de la lutte anticontrefaçon, au sein de l’Organisation mondiale des douanes (OMD), établie à Bruxelles. Il nous livre, en exclusivité mondiale (sic), l’analyse de deux opérations coups de poing menées en mai et juin derniers par l’OMD. Nous l’avions rencontré en octobre 2007. La lutte contre les produits contrefaits a-t-elle évolué, depuis ce temps ? Affirmatif. 

Dix-huit tonnes d’insecticides contrefaits, du whisky écossais fabriqué au Ghana, mais venu d'Inde...

Christophe Zimmermann, évoque, en exclusivité mondiale (sic), deux opérations coups de poing menées récemment. L’une en Amérique du Sud, l’autre en Afrique.

Quelles sont-elles ?

“La première, menée en mai, avait pour nom de code Tigre et a duré 5 jours. Elle s’est faite en Amérique du Sud et concernait 9 pays et 13 ports. L’unité de commandement se trouvait à Panama qui abrite 4 ports. Nous avons mis la main sur 104 containers et 3.300.000 pièces contrefaites, ce qui est phénoménal ! Le taux de réussite de cette opération fut, selon nous, de 82 %.”

Des exemples de ce que vous avez découvert ?

“300.000 produits contrefaits, 175 boîtes de médicaments, 4.000 pièces détachées de voiture, 18 tonnes d’insecticides…”

Pourquoi les fraudeurs vont-ils jusqu’à fabriquer de faux insecticides ?

“La nature des produits change. Certes, une bombe d’insecticide ne vaut pas beaucoup d’argent mais le but du trafic n’est pas nécessairement la rentabilité. En contrefaisant ce type de produits, les trafiquants parviennent à blanchir d’énormes sommes. Il en va de même pour les CD ou les DVD…”

Et l’autre opération ?

“L’opération Tigre nous avait permis de découvrir 16 containers de précurseurs chimiques : de la méta-amphétamine. Au total, il y en avait 110 tonnes. La seconde opération, qui s’appelait Fred 60, s’est déroulée dans 20 pays d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Est. Elle était appuyée par la Fondation Chirac et avait son commandement à Cotonou, au Bénin.”

Qu’avez-vous réalisé ?

“Nous avions fait venir certains titulaires de droits de fabrication de produits connus. Pendant 3 jours, avant l’opération, ils nous ont aidés à former les douaniers locaux. Ceux-ci furent ainsi parfaitement à l’aise pour mener l’opération.”

Quid de vos découvertes, cette fois ?

“Nous avons mis la main sur 43 produits, dans un total de 125 containers. Avec 8 millions de médicaments, mais aussi des pièces détachées d’auto, du whisky écossais fabriqué au Ghana, mais venant d’Inde (!), et des produits alimentaires, tels que du court-bouillon… Ce fut très impressionnant. Et humainement très dur : ce que nous avons trouvé prouve que l’Afrique est la poubelle du monde.”

Qu’en avez-vous retenu d’autre ?

“La contrefaçon suit de fort près le trafic de stupéfiants : comme la cocaïne, qui vient d’Amérique du Sud avant d’être transbordée en Afrique pour être reconditionnée, puis de repartir, les produits contrefaits suivent souvent le même circuit…”

Ces deux opérations ont-elles permis l’arrestation de gros bonnets ?

“Vous touchez du doigt un point crucial ! De même que pour le trafic de stupéfiants, nous avons toujours affaire à de seconds couteaux. De plus, dans bon nombre de pays, la législation est fort laxiste : les peines encourues sont tout sauf dissuasives. Les douanes analysent, interceptent et remettent les informations aux services judiciaires mais ceux-ci ne sont pas toujours spécialisés…”

 

Une véritable pandémie

Notre interlocuteur nous explique qu’il s’agit d’un combat évolutif. Parce que, chaque jour, les données changent, les réseaux internationaux s’adaptant sans cesse aux contrôles, aux nouvelles législations…

Il s’agit d’une véritable pandémie. La principale modification opérée par ces puissantes organisations, ces dernières années, concerne les routes qu’elles utilisent : elles passent par un nombre toujours plus important de pays, pour neutraliser l’origine réelle de la marchandise.

Ces associations le font, via de constantes ruptures de charge et de fréquents transbordements. Cependant, le nouveau phénomène le plus préoccupant concerne les zones franches et les ports francs. Il s’agit d’endroits où les containers arrivent, avant d’être reconditionnés et parfois déchargés vers d’autres moyens de locomotion, puis de repartir.

Pis, les fraudeurs vont même jusqu’à modifier les documents officiels des navires. Lorsqu’on sait qu’un porte-conteneurs peut transporter jusqu’à 14.000 containers, on mesure l’ampleur du phénomène.

Nous sommes loin des tee-shirts ou des bics contrefaits, conçus de manière presque artisanale et vendus dans des soukhs ou sur des marchés. Comment lutter contre cette fraude à échelle mondiale ?

Christophe Zimmermann : “Par la formation sur le terrain, les colloques, l’échange d’informations… 30 experts sont accrédités, au sein de l’OMD (qui compte 177 pays). L’année dernière, ils se sont rendus dans 80 pays afin d’y former les douaniers locaux, en leur apprenant les dernières techniques de lutte antifraude et en leur transmettant leur expérience.”

Il ne s’agit pas de l’unique mission des experts : ils participent aussi à des opérations coups de poing, aux quatre coins du monde, lesquelles permettent d’analyser l’évolution des stratégies des fraudeurs et de découvrir les nouvelles routes qu’ils empruntent.

Le secrétaire général de l’OMD, Kunio Mikuriya, insiste énormément sur cet aspect de la fonction des experts : les opérations coups de poing permettent, en effet, d’avancer dans la lutte contre les associations qui se livrent à la contrefaçon.

 

Les médicaments contrefaits tuent des milliers de personnes

Si l’OMD reçoit actuellement le soutien financier du Japon, l’opération Fred 60 , menée en juin, a pu l’être en partie grâce à l’aide de la Fondation Chirac. Un de ses buts est d’améliorer l’accès aux médicaments.

Voilà qui rejoint le maître mot de l’OMD : garantir la santé et la sécurité des consommateurs. Ceci posé, une des questions que se pose Christophe Zimmermann est lourde de sens : “La contrefaçon ne tue-t-elle pas plus que le terrorisme ?” Et d’expliquer : “Les antipaludéens tuent tous les jours et l’on n’en parle pas. Lors de l’opération menée en Afrique, nous avons pu constater que les maladies, dues à l’utilisation de médicaments contrefaits, emportent énormément de gens. Et cela, dans l’indifférence la plus totale. À ce titre, nos discussions avec des médecins africains nous ont fait froid dans le dos. Au point de nous demander comment il se fait que les médias parlent plus de l’explosion d’une bombe que des dégâts des médicaments contrefaits. Ils tuent des milliers de personnes, surtout des enfants.”

Sait-on que 40 % de ces médicaments sont achetés via Internet et que 3 milliards de colis postaux sont transférés par an : comment combattre pareil fléau ? Mais il y a aussi les eaux minérales, les crèmes pour le corps, les pâtes dentifrice, les insecticides, l’alcool frelaté… Les trafiquants s’attaquent à la fois à la santé et à la sécurité des populations. Heureusement, les gouvernements commencent à s’en rendre compte et modifient leurs législations, en fonction de cette calamité. À charge pour eux de changer également la mentalité des gens : lorsqu’un touriste achète un GSM contrefait – l’objet le plus imité, parfois à l’insu des commerçants – voire un tee-shirt, se doute-t-il qu’il participe à l’enrichissement des associations mafieuses qui produisent les médicaments fatals ?

 

Pouvoir vérifier, toujours et partout, si un produit est contrefait

Notre interlocuteur le reconnaît : la lutte contre les fraudeurs a toujours un train de retard. En cause, on l’a dit, les arsenaux judiciaires qui ne suivent pas, le manque de vision à grande échelle des douaniers… Pas question pour autant de verser dans le pessimisme. La toute récente émergence du système IPM (Interface Public Member) est là pour prouver que la lutte anticontrefaçon ne cesse d’avancer : disponible par Intranet, ce système offre aux douanes la possibilité de vérifier, 24 h sur 24, et partout dans le monde, si un produit est contrefait ou non. Actuellement testé dans cinq pays, IPM propose six informations clés, via des photos, films, scans… : la caractéristique technique du produit, l’historique des contrefaçons déjà connues, les emballages, scotches et codes-barres utilisés dans le passé, les routes d’acheminement, les personnes de contact de la marque en question, pays par pays, et enfin toute la jurisprudence des procès en cours ou ayant abouti. De quoi améliorer l’analyse des risques, on en conviendra. Le système IPM, entièrement sécurisé, a été mis au point grâce à la collaboration des détenteurs des droits et à leur participation financière : quelques milliers d’euros, pour les sociétés les plus importantes, quelques centaines pour les PME. Enfin, un petit cocorico. Selon Christophe Zimmermann, Français, rappelons-le, la Belgique génère parmi les meilleurs experts du monde. “Sans flagornerie !”, insiste l’expert hexagonal. C’est ainsi que, sur ses trente confrères que compte l’OMD, quatre Belges sont accrédités à l’OMD. “Lorsqu’une opération musclée s’annonce, conclut le coordinateur de la lutte anticontrefaçon, on sait qu’on va pouvoir envoyer des Belges…”

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