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01/04/2010

GUY HAARSCHER, après le drame d'Uccle: "On sort souvent de prison pire qu'à l'entrée" (Paris Match 18-03-10)


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Paris Match : Comment jugez-vous la tragédie qui s’est produite à Uccle ?

Guy Haarscher : Il s’agit bien sûr de quelque chose de terrible en soi. De plus, c’est un drame qui peut arriver à tout le monde. A ce titre, il s’agit de plus que d’un simple fait divers « extérieur » : le meurtre de cette femme nous est proprement insupportable.

PM : N’a-t-on pas franchi une étape de plus dans l’innommable ?

GH : Le drame d’Uccle s’est passé en plein jour, dans un quartier qui n’est pas « à risques ». Nous nous y promenons en sécurité en nous disant que l’Etat sera capable de nous protéger. Notons que les malfrats ont tué avec une arme qu’ils ne possédaient pas au départ, mais qu’ils avaient prise au bijoutier.

PM : Sans faire de racisme, comment analysez-vous le fait qu’il a fallu plusieurs jours pour que l’on dise que les agresseurs étaient des Belges d’origine marocaine ? A-t-on peur aujourd’hui de certaines affirmations ?

GH : C’est une question très délicate ! Si l’on prend l’exemple de Dutroux, certains de nos compatriotes ont été choqués par le fait que la presse étrangère avait, à un certain moment, insisté sur le fait qu’il était belge et wallon. Ce n’est pas l’origine des délinquants qui doit être mise en avant, sauf dans les cas où elle serait pertinente. Les bandes par exemple, il faut les réprimer, tout en analysant les causes du phénomène (on ne doit pas pousser sur le mauvais bouton).

PM : Vous craignez les statistiques ethniques ?

GH : Même si elles sont difficiles à établir et peuvent poser des problèmes liés au droit à la vie privée, elles permettraient également de localiser les discriminations, et constitueraient un instrument pour les politiques publiques. Mais il est périlleux de mettre en exergue le fait que des individus d’origine marocaine, ou italienne, ou française, etc., auraient fait tel ou tel coup. Cela risquerait de stigmatiser des innocents, que le racisme ambiant aurait vite fait d’amalgamer aux criminels. Souvenez-vous du meurtre de Joe Van Holsbeke : au début, sur les plateaux télé, j’ai moi-même supposé, comme beaucoup d’entre nous, que les assaillants étaient Maghrébins. J’essayais d’éviter que l’on stigmatise toute une communauté pour ce crime. Or c’étaient des Tziganes… Affirmer sans autre commentaire qu’à Uccle, vendredi dernier, ce sont des « Marocains » qui ont tué cette femme, c’est faire le lit des partis d’extrême droite.

PM : Comment empêcher d’autres affaires de ce type à l’avenir ?

GH : Comme Charles Picqué l’a dit, il faudrait d’abord augmenter la présence policière dissuasive. De plus, il est urgent d’améliorer l’efficacité de la Justice. Il est en général inacceptable que des délinquants aient l’impression qu’ils pourront vite ressortir de prison après avoir commis un acte grave, et narguer leurs victimes.

PM : Vous craignez la stigmatisation, mais que faut-il vraiment faire ?

GH : Il faut évidemment combattre efficacement la criminalité, individuelle ou organisée, parfois venue de certaines régions du monde. Pour ce faire, les pouvoirs publics doivent tenter d’en comprendre les causes et d’agir en conséquence. C’est moins facile qu’il n’y paraît.

PM : Comment voyez-vous les dérives de cette société qui devient folle ?

GH : Je ne suis pas sûr qu’elle soit « folle », même si de nombreux phénomènes de repli sur les communautés ou les quartiers peuvent légitimement inquiéter. Le combat contre l’impunité est nécessaire mais non suffisant. Mais l’Etat doit aussi affirmer haut et fort qu’il ne s’en prend pas à certains groupes ethniques en tant que tels. C’est de cette manière qu’une politique démocratique ferme se distinguera du « y’a qu’à » d’extrême droite.

PM : Pourquoi ?

GH : Dans les milieux d’origine immigrée, les gens ont la sensibilité à fleur de peau et, osons le dire, ils n’ont pas un sens aigu de l’autocritique. Pour résumer : une femme a été ignoblement tuée à Uccle. De grâce, n’ajoutons pas que ce sont « de nouveau » des « Marocains ». Dutroux est d’origine « wallonne ».

PM : Ici, nous sommes face à une population délinquante qui n’hésite plus à passer à l’acte : la vie vaut-elle encore quelque chose, dans l’esprit de certains ?

GH : Non, pour certains la vie n’a plus beaucoup de prix. Et sur ce problème se greffent les haines politico-religieuses. En France, un jeune juif, Ilan Halimi, a été torturé à mort par un groupe pour lequel sa vie ne valait plus rien. Mais un tel degré de cruauté est évidemment exceptionnel.

PM : N’allez-vous pas un peu loin ?

GH : Puisque vous me posez des questions générales sur le vivre-ensemble, je vous dirai qu’il y a beaucoup à dire sur les dérives politico-religieuses. Au lieu de s’appuyer parfois sur certains leaders intégristes, les autorités feraient mieux de se préoccuper de ceux qui crient moins fort et sont de vrais défenseurs des valeurs démocratiques. Nous sommes bien trop complaisants avec les exigences communautaristes de quelques-uns.

PM : Les deux agresseurs en étaient à leur « coup d’essai » et avaient un travail. Leur acte ne traduit-il pas néanmoins un problème d’intégration et de cohabitation qui se traduit par une violence injustifiée ?…

GH : C’est effectivement interpellant ! Rappelons-nous le 11-Septembre : ceux qui ont détourné les avions avaient parfois fait des études supérieures. Ce n’étaient pas des « damnés de la terre ».

PM : Comment comprendre, accepter, analyser le fait que, sans cesse, dans l’émotion d’une tragédie de ce type, voire d’une catastrophe, les politiques, dans leur ensemble et la main sur le cœur, affirment qu’ils vont prendre des mesures. Alors que rien ne se passe jamais…

GH : C’est exagéré. Les politiques se renvoient certes régulièrement la balle de la responsabilité. La police critique la Justice et inversement. Mais ce qui compte, c’est d’élaborer des politiques de long terme non démagogiques pour les « territoires perdus » de l’ordre démocratique.

PM : Il y a eu une réforme de la police…

GH : Maintenant, il faut une véritable réforme – en profondeur – de la Justice. Je ne dis pas que la position des politiques est facile dans le monde actuel : mais leurs actes s’ensablent à cause des multiples compromis qu’ils doivent négocier. Et quand les élections approchent, la langue de bois règne et tout s’arrête, ou à peu près. Sans oublier que nous sommes en Belgique, un pays dont les institutions, les habitudes de gouvernance et la particratie ne facilitent pas les décisions cohérentes et bénéficiant d’un suivi sérieux.

PM : A propos des politiques, les exemples et contre-exemples sont nombreux : réforme de la Justice qui est submergée, réforme des prisons qui n’arrive pas, radiographie des conduites de gaz en sous-sol, freins automatiques sur les trains : pourquoi tant de promesses non tenues ?

GH : En Belgique, et dans les pays démocratiques en général, on légifère trop et on n’écoute pas assez les spécialistes. Ajoutez à cela que Bruxelles, à l’image du pays, est difficilement gérable, et vous saurez pourquoi il est plus difficile d’agir chez nous qu’ailleurs.

PM : Le fossé entre la classe politique, chargée de protéger les gens, et ceux-ci ne cesse de se creuser. Votre avis ?

GH : Ce fossé dépend d’autres facteurs. Il y a sans doute une part d’impuissance dans le chef des politiques, qui ne peuvent parfois rien faire, confrontés qu’ils sont à des forces qui les dépassent. Les dirigeants ne peuvent pas vraiment protéger la population de la brutalité économique et physique. La mondialisation échappe largement à la prise des élus. Même Obama, président de la plus grande puissance mondiale, le sait.

PM : Et ces quartiers de non-droit dont on parle : ce n’est pas le cas d’Uccle…

GH : Il est évidemment indispensable de « reconquérir » certains quartiers. Mais ce problème n’est pas propre à la seule Belgique. En France, on parle de « territoires perdus de la République ». A New York autrefois, on n’allait pas à Time Square après minuit sans une certaine appréhension, tandis qu’aujourd’hui, l’endroit est devenu assez « familial » et touristique.

PM : Les dirigeants belges ne sont pas les seuls à faire des déclarations, après des drames comme l’explosion de Liège, la catastrophe de Hal ou le meurtre d’Uccle…

GH : Sarkozy, lui aussi, déclare régulièrement qu’ « on va voir ce qu’on va voir ». Il promet beaucoup et construit peu pour le long terme. Comme chez nous, il existe un écart préoccupant entre une loi votée et son application. Appliquer une loi demande beaucoup d’énergie. A un moment donné, il vaut peut-être mieux aller carrément de l’avant, plutôt que de chercher les responsabilités passées de façon obsessionnelle.

PM : Pourquoi affirme-t-on toujours que l’argent manque, tandis que la Belgique donne plusieurs centaines de millions à Haïti ?

GH : L’argent manque, c’est clair. Mais il n’est pas certain qu’on pourrait faire mieux avec plus de moyens. A la SNCB, l’argent n’allait pas, c’est le moins que l’on puisse dire, toujours à l’essentiel.

PM : Pour en revenir à Haïti ?

GH : Il y a d’abord eu l’émotion. Mais cela n’a rien à voir avec la sécurité à Bruxelles. C’est le propre de l’humanitaire que d’aider des pays qui ont vécu une catastrophe comme à Haïti. Mais dès que l’émotion retombera, les victimes seront zappées. Tentons surtout de mener de bonnes politiques publiques : pour ce faire, il ne faut pas uniquement de l’argent.

PM : Tant de dysfonctionnements sont-ils propres à la société belge ?

GH : Non, pas du tout. Même si, je l’ai dit, certains facteurs de complexité des pouvoirs de décision et le manque d’unité de notre pays aggravent les choses.

PM : Armand De Decker, bourgmestre d’Uccle, explique que la montée de la violence est due au laxisme des dernières décennies et à la philosophie « il est interdit d’interdire ». Votre avis ?

GH : Mai 68, le grand coupable ? C’est une simple hypothèse, qu’il faut tester avec des spécialistes. Les résultats pourraient étonner.

PM : N’est-il pas temps de changer de politique et de vision, surtout lorsque l’on analyse la situation des mineurs relâchés, après quelques graves méfaits, uniquement parce qu’il n’y a plus de place en IPPJ ?

GH : Si nous changeons de vision, faisons-le en toute connaissance de cause. Par exemple, demandons aux chercheurs qu’ils fournissent des données fiables. Il y a également une part de responsabilité dans le chef d’universitaires qui sortent peu de leur tour d’ivoire. Que les politiques fassent appel à des spécialistes pour ne pas se tromper de direction.

PM : Ce que vous suggérez ne va-t-il pas conduire à encommissionner les problèmes, comme on dit en politique ?

GH : J’espère que non. Cela démontrerait malheureusement le caractère assez ingouvernable des sociétés démocratiques.

PM : Charles Picqué, ministre-président PS de la Région de Bruxelles-Capitale, a déclaré : « Même si je sais que cela ne va pas faire plaisir à tout le monde, j’ose affirmer que la privation de liberté est ce qui ennuie le plus un délinquant : qu’on ne me dise pas que la prison, c’est mauvais ! » Un commentaire ?

GH : C’est à nouveau une hypothèse plausible Mais que fait-on à la fin de la peine ? Foucault a dit qu’on sortait souvent de prison pire délinquant qu’à l’entrée…

PM : Où va une société qui ne protège plus ses citoyens ?

GH : L’Etat a d’abord pour mission de protéger le citoyen, qui accepte de ne pas se faire justice à lui-même, sauf dans les cas de légitime défense. Mais si l’Etat n’est pas capable d’assurer la sécurité, il perdra progressivement sa légitimité. Pour en revenir à Uccle, nous croyons souvent, à propos de crimes qui se produisent dans des quartiers « chauds », qu’ils ne nous concernent pas plus que des événements lointains. Ce n’est sans doute plus vrai, ce qui nous incitera peut-être à réagir plus intelligemment.

PM : Certains affirment que la petite délinquance diminue et que la grande délinquance augmente…

GH : Il faut distinguer entre ce que les gens perçoivent et la réalité des chiffres. Ce que l’on vit le plus mal, ce sont les agressions directes. La petite délinquance ne diminue probablement pas. C’est cette délinquance-là qui empoisonne la vie des gens, et c’est la même qui risque de conduire à des votes d’extrême droite. Même pour des acres infiniment moins graves et choquants que le crime d’Uccle.

 

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