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06/12/2009

JEAN QUATREMER: "LA BELGIQUE EST UN PAYS GENIAL" (Paris Match 26-11-09)


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Correspondant permanent du quotidien français Libération à l'Union Européenne, Jean Quatremer vit depuis des années en Belgique. Il est, à ce double titre, un des connaisseurs étrangers les plus éclairés de la vie politique belge. N'est-ce pas lui qui a rapporté la célèbre interview dans laquelle Yves Leterme déclarait que les francophones n'avaient pas la capacité intellectuelle d'apprendre le néerlandais? Le regard qu'il pose sur notre pays méritait que Paris Match l'interroge sur la récente désignation d'Herman Van Rompuy comme président du conseil européen, mais aussi sur ce que celle-ci risque d'entraîner pour notre pays.

Paris Match: A propos de votre interview d'Yves Leterme, croyez-vous qu'il y faisait de l'humour?

Jean Quatremer: Il le fait souvent. Dans ce cas cependant, il s'agissait d'une ironie qui a été mal prise…

PM: Que pensez-vous de la toute récente désignation d'Herman Van Rompuy?

Jean Quatremer: Cette nomination est étonnante parce qu'on ne sait pas ce qu'il pense réellement de l'Europe. On aurait pu songer à appeler quelqu'un qui connaissait bien l'Europe et s'était déjà exprimé sur ce sujet. Or Van Rompuy n'a jamais pris la parole publiquement pour dire ce qu'il pensait de l'Europe. On l'a nommé parce qu'il était Belge et parce qu'on pense qu'à ce titre, il était européen. On a choisi une nationalité, pas un homme. C'est de la discrimination à l'envers…

PM: Vous n'aimez pas l'homme?

JQ: Là n'est pas la question. Il est Premier ministre depuis 10 mois et n'a pas participé à beaucoup de conseils européens. Ses pairs n'ont guère eu l'occasion de le connaître. Du coup, Herman Van Rompuy n'a pas eu le temps de se faire d'ennemis. Au contraire du luxembourgeois Jean-Claude Juncker…

PM: Vous avez traité Van Rompuy d'"anesthésiant local"…

JQ: Le "Van Rompuy européen", je ne le connais pas. Sa politique en Belgique, je la connais: il a réussi à pacifier les relations entre francophones et Flamands en retirant ce dossier de l'ordre du jour, à cause de la crise. Et il s'en va au moment où il aurait pu régler le problème BHV qui empoisonne la vie depuis des décennies.

PM: C'est cela qui vous fait dire que sa désignation est étonnante?

JQ: Si on s'intéresse de près à lui et si on analyse les cris de joie ayant accompagné sa nomination, on ne peut que s'étonner. Van Rompuy est un cadre du CD&V et, comme tel, il a élaboré le programme de ce parti et soutenu Yves Leterme. Et, du côté francophone, on s'est réjoui de sa désignation. C'est Disneyland. Or, Disneyland n'existe pas en politique.

PM: C'est-à-dire?

JQ: Van Rompuy et Leterme sont d'accord, sur le plan communautaire. Le premier n'a jamais affirmé qu'il agirait autrement que le second. Le nouveau président du conseil européen a aussi été un des signataires de la proposition de loi scindant BHV. C'était une déclaration de guerre. Herman Van Rompuy, comme le CD&V, a un vrai problème avec certaines valeurs. L'avez-vous entendu condamner la non-nomination des trois bourgmestres?

PM: Votre conclusion…

JQ: Sachant cela, il est étonnant que ce soit les francophones qui se sont les plus réjouis de sa désignation. Tandis que Bart De Wever a salué le fait qu'un Flamand ait été nommé. Si les Européens avaient choisi un francophone, croyez-vous vraiment que les Flamands se seraient réjouis? J'ai comme un doute…

PM: Les francophones sont-ils à ce point masochistes?

JQ: Van Rompuy est le continuateur de la politique du CD&, mais c'est un flamingant à visage humain. Je rappelle que les Flamands disent: intègre-toi où va-t-en!

PM: Connaissez-vous personnellement Herman Van Rompuy?

JQ: Non, je ne l'ai jamais rencontré. Comme toute la presse internationale, d'ailleurs. S'il n'est pas connu, c'est de sa faute. Après sa désignation, sa première phrase a été d'annoncer qu'il ne rencontrerait pas la presse. C'est extraordinaire! Alors qu'Yves Leterme, lui, n'hésite pas à avoir des contacts avec les correspondants étrangers…

PM: Avez-vous étudié de près le dossier BHV?

JQ: Bien sûr! En exigeant la scission, les Flamands veulent parachever la continuité territoriale. BHV est l'exception de cette continuité!

PM: Avez-vous l'impression que les Flamands sont comme les Bretons ou les Corses?

JQ: Rien à voir! Ni les Bretons ni les Corses ne veulent l'indépendance. Aux contraire des Flamands, les Corses ne veulent pas obliger ceux qui vivent sur leur territoire à parler corse, manger corse…

JQ: Que veulent vraiment les Flamands?

JQ: Ils veulent faire de la Flandre une terre néerlandophone. Ils mènent une guerre pacifique.

PM: Tout ce que vous dites, l'avez-vous déjà affirmé devant un dirigeant Flamand?

JQ: Evidemment! Ils ne nient pas ce fait à savoir que la Belgique est résiduelle. Flamands et francophones ont de moins en moins de points communs: ils parlent de moins en moins la langue de l'autre, leurs mondes médiatiques et politiques sont de moins en moins proches.

PM: Pourquoi les Flamands sont-ils encore Belges?

JQ: Tant que la Belgique aura une valeur ajoutée, ils le resteront. Cependant, une fois que la Flandre aura plus de valeur ajoutée que la Belgique, c'en sera fini.

PM: Un des changements important dans les mentalités n'est-il pas que les francophones se font peu à peu à cette idée?

JQ: (il réfléchit) Vous posez là une excellente question! Une partie des francophones commence effectivement à penser cela. La manière dont les francophones ont refusé les propositions d'Yves Leterme indiquent que certains d'entre eux se sont projetés dans l'après-Belgique. Effectivement, c'est un fait nouveau.

PM: Croyez-vous en l'éclatement du pays?

JQ: Pas du tout! Pas une seconde! Ce n'est pas à l'agenda des grands partis flamands.

PM: Certains, du côté flamand, vous disent proche du FDF…

JQ: (il explose) C'est du n'importe quoi! S'il y en a bien un qui n'est pas proche de ce parti, c'est moi! De même, je ne suis pas proche des rattachistes. Le fait de me présenter d'une telle manière montre que le regard que je porte sur la Belgique dérange. Il est facile de coller une étiquette au messager. Moi, je suis un observateur neutre.

PM: Avec les années que vous avez passées en Belgique, comment en analysez-vous la trajectoire politique de notre pays?

JQ: Flamands et francophones me font songer à un couple qui va divorcer et dont l'un, les Flamands, a déjà préparé une autre maison, tandis que l'autre s'accroche et espère encore. Les francophones sont les derniers belgicains. Leur joie, après la nomination de Van Rompuy, fait rire en Flandre.

PM: Pourquoi, malgré le tableau que vous décrivez, la Belgique reste-t-elle malgré tout un pays où il fait bon vivre?

JQ: C'est un des mystères de ce pays! Ailleurs, pareil conflit se serait traduit pas des affrontements avec, peut-être, des morts. Voyez la Bosnie. Tous les ingrédients sont réunis pour que la violence s'installe en Belgique et, pourtant, ce n'est pas le cas. C'en est au point que, vu de l'étranger, la Belgique donne l'impression d'être un pays où il ne se passe rien.

PM: Et pourtant, il y a le divorce dont vous avez parlé…

JQ: Le couple ne casse pas de vaisselle. Malgré les humiliations que les francophones ont vécues, comme la non-nomination des bourgmestres. Celle-ci a été reçue avec le sourire, de manière urbaine… C'est incroyable! La Belgique est un pays génial!

PM: A quoi attribuez-vous le fait qu'à l'étranger, on a l'impression que rien ne se passe?

JQ: Il s'agit d'une méconnaissance incroyable de ce qui se déroule chez vous. Ailleurs, on ne sait pas que Van Rompuy a un programme qui vise à l'éclatement du pays. Ni qu'en cela, il ne partage pas les idées européennes, dont la protection des minorités linguistiques que la Flandre refuse de ratifier.

PM: Ne croyez-vous pas qu'on peut tout faite avaler aux Belges, plus qu'aux Français?

JQ: Les Belges avalent tout, alors que les Français, ce n'est que de la gueule! Même si cela ne se traduit pas dans les urnes.

PM: Qu'avalent les francophones, par exemple?

JQ: Le fait que, presque partout, ce sont des Flamands qui incarnent la Belgique. Avec Van Rompuy comme président européen, De Gucht comme commissaire, Leterme bientôt Premier ministre, sans parler des ministres des Affaires étrangères, de la Défense, de la Justice… Tous sont Flamands, les francophones n'ayant que les tâches ménagères comme l'Emploi, le social…

PM: Avec quelles conséquences?

JQ: Pour l'extérieur, la Belgique est la Flandre. Surtout que le français devient une langue étrangère…

PM: Et Bruxelles, dans tout cela?

JQ: Les chefs d'Etat étrangers ne connaissent pas Bruxelles et ne constatent pas que la capitale est francophone. D'autant que l'anglais s'y développe…

PM: Les Belges sont-ils de grands naïfs?

JQ: Non, il y a chez eux un refus de la réalité!

PM: A savoir?

JQ: Quand on parle avec eux, ils sont tout à fait avertis de ce qu'il se passe, mais disent que c'est le monde politique qui veut la fin de la Belgique, pas le peuple. Alors que l'histoire ne se fait pas contre les peuples. Reporter la faute sur le monde politique est d'autant plus faux qu'en Flandre, 35% des gens votent pour des partis dont le programme prévoit la scission du pays. Tous les partis flamands ont été gagnés par les thèses de la Volks Unie. Sauf Groen…

PM: A la lumière de ce que vous avez dit sur le tempérament belge, ne croyez-vous pas que la Belgique aurait demandé de rejouer le match de foot si un de ses joueurs, comme Thierry Henri, avait marqué un but décisif de la main?

JQ: Non! En Belgique, comme partout dans le monde, il y a des penalties non justifiés, des fautes non sanctionnées par les arbitres…

PM: Isabelle Durant a demandé que, après les explorateurs et autres médiateurs, on trouve un "terminateur"…

JQ: La formule est terrible! Songeait-elle à quelqu'un qui "terminerait" la Belgique?

PM: Elle pensait sans doute à celui qui terminerait le dossier de BHV…

JQ: Terminer BHV veut dire qu'on scinde l'arrondissement. Ce n'est pas mieux.

PM: Qu'est-ce qui vous fait hurler, dans de la vie politique belge?

JQ: Le constat que je vous ai livré: lorsqu'on parle aux citoyens, ils refusent d'admettre qu'ils sont responsables de la situation de leur pays.

PM: Qu'est-ce qui vous fait hurler, dans la vie de tous les jours, en Belgique?

JQ: La priorité de droite! C'est un droit absolu. On meurt, mais à droite! Les expatriés me le disent: en Belgique, il faut faire attention à la priorité de droite.

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