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22/03/2009

HERVE HASQUIN: "JE VOTE CHURCHILL!" (PARIS MATCH 11-03-09)

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Hervé Hasquin, Secrétaire perpétuel de l'Académie royale des Lettres,, des Sciences et des Beaux-Arts de Belgique, Président du Centre pour l'Egalité des Chances, Ancien ministre et Historien:

Paris Match: La reprise de l'après-guerre, la guerre froide, la chute du mur de Berlin, l'explosion du bloc communiste, on a marché sur la lune, le conflit israélo-palestinien, la naissance d'Internet, mai 68, la révolution sexuelle, le terrorisme…: les soixante dernières années sont parmi les plus riches qu'ait connues notre monde. Avec votre œil expert d'historien, comment les jugez-vous? Quels événements majeurs retenez-vous?

Hervé Hasquin: On sait très bien que, pour ne parler que des progrès scientifiques, ils ont été plus nombreux durant les soixante dernières années, voire les vingt dernières années, que pendant toute l'histoire de l'humanité. La rapidité de l'évolution des sciences et des techniques a été fabuleuse. Pour l'astronautique, il y a eu le premier homme sur la lune; pour les télécommunications, il y a eu le téléphone, la télévision, Internet… C'est vertigineux!

Paris Match: Quels autres événements majeurs retiendriez-vous?

HH: Je citerais l'évolution des mœurs. Et plus particulièrement, à partir des années 60 et 70, la légitimation de la contraception, l'interruption volontaire de grossesse, les pratiques s'inspirant d'une certaine forme d'euthanasie, l'égalité hommes-femmes, la non-discrimination à l'égard de l'homosexualité, la fécondation in vitro, le mariage gay… Tout cela en un quart de siècle!

Paris Match: A quoi attribuez-vous cette accélération?

HH: Elle est à mettre en relation avec le processus de sécularisation de la société, mais aussi avec le progrès économique et l'émergence de classes moyennes. Ces trois éléments ont conduit à une prise de distance – et l'un ne va pas sans l'autre – par rapport aux préceptes religieux. Un principe a gagné du terrain: celui selon lequel la croyance ou la religion étaient des affaires personnelles.

PM: De manière contradictoire peut-être, cette avancée viendrait donc du fait que la puissance publique a perdu du terrain?

HH: Les hommes ont voulu que l'Etat devienne indifférent en matière de croyance. C'est pourquoi tant de choses sont devenues possibles, qui ne l'étaient pas auparavant… Jusque-là, les lois de l'église catholique et les principes religieux s'imposaient au législateur.

PM: La religion est devenue rétrograde?

HH: Pas du tout! Je ne suis pas choqué quand j'entends le pape dire qu'il est contre la contraception, contre l'euthanasie, contre la contraception, contre le mariage homosexuel… Sans cela il ne serait pas pape. L'église n'accepte ce genre d'évolution que quand l'opinion a tellement avancé qu'elle ne permet plus à l'église d'être intolérante. Je préfère ceux qui osent dire les choses à ceux qui avancent masqués. Tant qu'un concile n'a pas modifié la doctrine de l'église, je n'imagine pas qu'un pape puisse dire le contraire de ce qu'est la doctrine de l'église. Ou alors, il n'est pas à sa place…

PM: Quelles personnalités majeures retiendriez-vous de ces soixante dernières années?

HH: Je citerais d'abord Churchill, mais aussi Martin Luther King et Neil Armstrong.

PM: Winston Churchill serait donc le premier de votre liste: pourquoi?

HH: Pour moi, il personnifie la résistance au fascisme et au totalitarisme. Il est aussi l'homme qui a eu une volonté de résistance telle qu'il ne s'est jamais avoué vaincu. Churchill avait le pouvoir, pas De Gaulle. Si l'Angleterre avait pactisé comme le voulait Hitler, notre histoire n'aurait pas été la même…

PM: Ensuite, vous retiendriez Martin Luther King?

HH: Il a joué un rôle extrêmement important dans le combat contre les discriminations raciales. Il est représentatif de la paix et de la tolérance.

PM: Voyez-vous d'autres faits précis de ce type? Beaucoup nous parlent aussi du premier pas de l'homme sur la lune et de la mort de Lady Di…

HH: En tant que premier homme qui a marché sur la lune, Neil Armstrong  est le symbole de la puissance scientifique et technologique de l'homme. Des millions d'hommes et de femmes, qui vivent encore aujourd'hui, ont assisté aux premiers pas de l'homme sur la lune. Personnellement, j'ai passé la nuit devant ma télévision à regarder cet événement historique. C'était un pas de géant dans l'histoire de l'humanité. Et en plus, pour nous Belges, Eddy Merckx venait de gagner son premier Tour de France…

PM: Et Lady Diana?

HH: Elle était une femme époustouflante de beauté. Or les princesses ont toujours fait rêver les gens, particulièrement ceux qui sont dans des situations difficiles. Les princesses, c'est un coin de soleil dans la vie: à la rigueur, Diana a été ce que beaucoup de jeunes filles ou de jeunes femmes aimeraient être. L'émission-phare de RTL n'est pas pour rien Place royale! C'est un monde un peu à part auquel on n'a accès qu'indirectement. Les contes de fées ont toujours fait recette…

PM: Beaucoup de Belges restent marqués par des faits précis, comme l'assassinat de J-F Kennedy. Comment l'expliquez-vous?

HH: Kennedy a constitué un incroyable renouveau dans l'histoire politique américaine. Il a apporté énormément d'espoir et de choses nouvelles.

PM: Faut-il voir dans sa fin tragique un supplément de formidable médiatisation? Beaucoup le retiennent parmi les personnalités les plus importantes de ces soixante dernières années, alors qu'il n'a dirigé les Etats-Unis qu'à peine deux ans…

HH: Le grand public commence seulement à savoir que, si sa famille n'avait pas été proches de la maffia et des milieux louches, John Kennedy n'aurait jamais été élu président des Etats-Unis. Il y a certes cette facette, mais aussi celle d'un homme qui voulait renouveler l'Amérique et la manière de mener la politique. C'est cela que les gens retiennent, aujourd'hui encore.

PM: Martin Luther King est actuellement en tête de notre sondage. Comment l'expliquez-vous? Cela tient-il au fait qu'Obama a repris le flambeau? Ou bien la victoire sur le racisme est-elle la plus belle de ce début de troisième millénaire?

HH: Pendant six mois, nous avons été saturés d'images qui rappelaient l'histoire des discriminations et de l'apartheid aux Etats-Unis. Moi-même, en une seule semaine, j'ai revu dix fois les mêmes images de Martin Luther King clamant à la foule qu'il espérait qu'à brève échéance, les discriminations disparaîtraient aux Etats-Unis. L'élection d'Obama, et surtout la campagne électorale américaine, a remis à l'avant-plan Martien Luther King que beaucoup d'Européens auraient sans doute oublié, il faut bien l'avouer. Mais la lutte, non-violente, contre le racisme est sans équivalent. Elle est, comme vous le dites, une des plus belles victoires de ce début de troisième millénaire.

PM: Bill Gates est actuellement classé à la troisième position. Faut-il y voir le reflet de l'omniprésence de l'informatique et d'Internet?

HH: De même que Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, beaucoup de gens font du Bill Gates sans le savoir. Pendant des années, on a dit qu'il était l'homme le plus riche du monde: Bill Gates est une fabuleuse success story à l'Américaine… Le véritable inventeur des principes mathématiques et informatiques qui ont conduit à Internet n'est pas Bill Gates, mais celui-ci a eu le génie de les appliquer. Il est le self made man dans toute sa splendeur.

PM: A contrario, des gens comme Soljenitsyne, Fidel Castro ou Malraux ne récoltent pas, ou pas beaucoup de voix. Un commentaire?

HH: Fidel Castro est largement démonétisé. Si on avait parlé de lui dans les années soixante, il aurait été dans la liste. À cette époque, on allait à Cuba en pèlerinage comme on allait à La Mecque. Quant à Malraux et Soljenitsyne, ils appartiennent à une culture qui est la mienne, mais je ne suis pas sûr qu'on recommande encore de lire Malraux dans le secondaire. Soljenitsyne, lui, avait sa grandeur – qu'il a conservée à mes yeux – mais pour les gens, elle est passée. Le régime communiste a disparu depuis vingt ans et Soljenitsyne n'a plus été l'opposant, l'exilé, l'homme du Goulag…

PM: Et Gorbatchev?

HH: Même s'il était issu de l'appareil soviétique, il n'était pas sanguinaire. Dans son camp, on lui a reproché d'avoir liquidé le communisme et d'avoir accepté la réunification de l'Allemagne. Il n'était pas l'homme le plus populaire de l'extrême-gauche, dans les années 90. Dans la réconciliation de l'Europe de l'Est et de l'Ouest, il a été déterminant. Je dois cependant ajouter que l'explication réside sans doute aussi dans le fait que l'Union Soviétique était à bout de souffle…

PM: Soixante ans, soixante noms proposés dans l'enquête. Mais nous laissons aux votants la possibilité de citer un nom qui n'apparaît pas dans la liste. Les absents mentionnés se nomment Hitler (pourtant, il était mort…), Ronald Reagan, Simone Veil, Lady Di, Walt Disney, Lumumba, Jacques Delors, Freddie Mercury… Comment jugez-vous cette demande?

HH: Hitler, il faut être vraiment provocant pour le citer. S'il n'est pas dans la liste de base, cela témoigne que, du point de vue de la démocratie, une large partie de l'opinion a intégré qu'il y a des gens à la fois non-recommandables, mais qu'il vaut mieux aussi ne pas recommander. En ce qui concerne Reagan, et d'autres que vous citez, cela fait longtemps… Enfin, pour Walt Disney, quand on songe au succès de ses dessins animés, s'il y a une personnalité que j'aurais aimé voir figurer dans la liste et qui n'y est pas, c'est Walt Disney.

PM: Vous votez pour Winston Churchill. Vous souvenez-vous plus particulièrement d'une couverture de Paris Match qui vous a marqué?

HH: En soixante ans, tous les grands événements ont été couverts par Paris Match. Mais je me souviens parfaitement de la couverture avec le général De Gaulle, quand il est devenu président de la République. Il y a aussi une photo de Brigitte Bardot dont je me rappelle. Mais il y a eu tant de couvertures de Paris Match…

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