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04/01/2009

MISCHAEL MODRIKAMEN: "Je vais au contact frontal"

 

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Depuis un triste week-end d'octobre, Mischael Modrikamen est devenu un habitué des médias. Il a croisé le fer avec les avocats de l'Etat, ainsi qu'avec le couple Leterme-Reynders, mais par presse interposée. Affirmer que le second ne porte pas dans son cœur le défenseur des 2.100 actionnaires de Fortis est un euphémisme. Me Modrikamen n'a jamais plié. Comme autrefois son père, qui a connu la Gestapo, avant d'être victime d'une tentative d'assassinat politique. Paris Match lui a demandé ce qu'il pensait de la crise de régime que connaît la Belgique, et comment il voyait l'avenir du pays. Sans oublier celui de ses clients. Nous avons aussi fait le point sur ses prétendues ambitions politiques.

Paris Match: On vous présente comme le tombeur du gouvernement et comme le fauteur de crise…

Mischael Modrikamen: J'ai le sentiment d'avoir fait mon travail et d'avoir défendu une cause. Nous avons exposé publiquement nos griefs, ce qui est toujours déstabilisant pour l'adversaire. 

PM: Au début, on vous présentait comme un chevalier blanc, puis aujourd'hui, certains vous reprochent de mettre en danger la survie de Fortis, mais aussi l'emploi et l'argent des clients…

MM: C'est la fuite en avant du gouvernement qui a tout causé. Sans cela, la situation serait tout autre…

PM: Vous vous attendiez à tout cela?

MM: J'ai vite senti que le dossier Fortis allait être un des plus important de l'histoire de la Belgique: avec les vingt à vingt-cinq milliards d'euros perdus, des gens ruinés et 500.000 personnes touchées…

PM: Cela, c'est pour Fortis. Et pour la crise politique?

MM: Je n'ai jamais imaginé les développements des derniers jours. Je le répète: après l'arrêt de la Cour d'appel, le gouvernement aurait fort bien pu prendre de la distance. S'il l'avait fait, on n'en serait pas là!

PM: Vous avez proposé au gouvernement de négocier: vous y songiez réellement ou était-ce stratégique?

MM: Nous y avons réellement cru. Il y a plus que la posture de celui qui ne veut pas la mort de l'autre.

PM: Le fait que tout a éclaté de la sorte ne va-t-il pas permettre de repartir sainement?

MM: J'ai l'espoir que les avocats de l'Etat auront une nouvelle feuille de route. Il est cependant clair que les entrevues actuelles chez le Roi sont surtout politiques. J'appelle de mes vœux une équipe différente.

PM: Cela va prendre des années…

MM: On ne peut se le permettre. Il faut être volontariste.

Paris Match: Quelles réflexions vous inspire la Fortisgate?

MM: Il s'agit d'une crise de régime, un peu comme celle de la VIème République. Le gouvernement Leterme n'est jamais parvenu à décoller et on vient d'atteindre les limites du système proportionnel.

PM: Il y a aussi eu des pratiques inqualifiables…

MM: Les 3, 4 et 5 octobre derniers, on reprochait au gouvernement d'être intervenu dans Fortis et de s'être substitué aux organes de la banque. Ensuite, la Justice s'en est mêlé et il y a de nouveau eu des interférences. Heureusement, lorsqu'on s'est attaqué aux fondements de la démocratie, la presse et l'opinion ont joué leur rôle. 

PM: Vous mettez la justice et la politique dans le même sac?

MM: Au niveau de la Cour d'appel, il y a eu des réactions très saines: les pressions ont été rendues publiques et les magistrats les ont dénoncées.

PM: Ces pratiques sont-elles régulières?

MM: A niveau du Parquet, il y a aussi eu une confusion des genres: il a agi à la demande du gouvernement et l'Etat, partie à un procès, a utilisé ses prérogatives d'Etat-Etat, en chargeant le Procureur général de faire une enquête, pour pouvoir aller en Cassation. C'est aussi inacceptable qu'effrayant.

PM: Qu'est-ce qui est véritablement en cause?

MM: Le gouvernement Leterme étant particulièrement faible, il a été le lieu de beaucoup de problèmes d'ego. Avec l'affaire Fortis, Yves Leterme et Didier Reynders se sont d'abord profilés comme des hommes d'Etat. Leur décision de vendre Fortis était, soit contestable, soit très mauvaise. Surtout, ils ont été sourds à toute négociation, tout en allant dans le déni. Ils ne se sont pas comportés en hommes d'Etat.

PM: Qu'aurait dû faire le gouvernement pour Fortis?

MM: Il aurait d'abord dû garantir les crédits interbancaires et empêcher les Hollandais d'agir comme ils l'ont fait. Ensuite, tous les états ont défendu leur champion, sauf la Belgique: la Hollande, la France, l'Allemagne, l'Angleterre… Nous avons fait preuve d'une incroyable impréparation et en trois jours, nous avons permis le démantèlement de la plus vieille institution financière belge. De plus, ceux qui ont négocié n'étaient pas habilités à céder les actifs d'une banque.

PM: Quel est le profil d'un homme d'Etat?

MM: Est homme d'Etat celui qui, dans des circonstances difficiles, sait faire de bons choix, dans l'intérêt de tous et qui a de l'ambition. Les membres du gouvernement en manquent terriblement.

PM: Avez-vous l'impression que nous vivons un profond chaos?

MM: Les institutions sont fort affaiblies et il faut les renouveler d'urgence.

PM: Les citoyens affirment qu'il est temps que le politique, qui effectue des pressions sur divers milieux, doit être sanctionné: votre avis?

MM: Il faut surtout réformer les institutions. La Belgique a besoin d'un gouvernement fédéral fort, ainsi que de deux ou trois institutions fédérées simplifiées. Il faut des équipes resserrées et en terminer avec les institutions qui ne servent à rien, comme les provinces. Je plaide aussi pour le système majoritaire qui permet d'identifier clairement qui est au pouvoir et d'éventuellement le sanctionner aux élections. Sans oublier l'enseignement, la justice, la sécurité, le marché du travail… 

PM: Le système majoritaire tient-il compte de la complexité de la Belgique?

MM: Les institutions ne doivent pas rendre le pays plus complexe qu'il ne l'est déjà. Voyez le dossier des vols de nuit: il est ingérable à cause de la superposition des pouvoirs. Nos institutions sont à bout de souffle. Je souhaite qu'on change de République!

PM: Cette crise arrive à un très mauvais moment: le pays risque gros…

MM: La Belgique a perdu 15 à 20 milliards, des gens sont ruinés et ne vont pas bien: dépressions, suicides… Les conséquences de la crise Fortis vont se faire ressentir économiquement, c'est certain.

PM: Tout ce que vous dites est très politique, non?

MM: Mes recours sont juridiques, comme mes griefs. Mais il est vrai que l'affaire Fortis a pris un tour politique. Bien malgré moi.

PM: L'affaire Fortis vous permettrait d'avoir des gains colossaux?

MM: Les gens ne se rendent pas comptent de ce qu'implique notre travail. Depuis trois mois, dans le cabinet, il y a neuf personnes mobilisées, jour et nuit. Nos coûts sont énormes. Le seul fait d'aller en appel revient à près de 9.000 euros. Quant aux actionnaires, celui qui avait mille actions à 15 €, il y a un an, le même a encore pour 1.000 € d'actions. Il a donc perdu 14.000 €. Pour aller en justice, il a dû payer 150 €. 

PM: Les commentaires sur vos gains vous blessent?

MM: Les critiques injustes me laissent totalement indifférent et insensible. 

PM: Vous dites qu'il faut une conciliation dans l'intérêt du pays: quelle conciliation et quel intérêt du pays?

MM: Pour la conciliation, il y a plusieurs pistes: une renégociation, la création d'une grande banque belge, je n'ai aucun a priori et ne prétends pas détenir "la" solution. Quant au pays et son avenir, je le répète: il va falloir revoir les institutions qui sont grippées.

PM: Que peut espérer le petit l'actionnaire, combien?

MM: L'objectif réaliste est d'arriver à 9-10 € par action.

PM: Et l'avenir, pour Fortis?

MM: Sauf si les bilans sont faux, Fortis n'a pas de problèmes de solvabilité, mais des problèmes de liquidité. Sa solvabilité est meilleure que celle de BNP: les Français ont plus besoin de Fortis que le contraire. Pour les liquidités, le problème de Fortis est le marché interbancaire. 

PM: Quid de l'Etat belge?

MM: Si BNP augmente son capital, l'Etat va avoir une participation totalement diluée tandis qu'il va assumer en risque, sans avoir plus rien à dire. C'est hallucinant!

PM: On a évoqué vos contacts avec Rudy Aernoudt…

MM: Je l'ai effectivement rencontré, il y a trois semaines. Je veux rappeler qu'en 2003-2004, j'avais moi-même songé à lancer un parti. À l'époque, j'avais été jusqu'à mettre au point un programme, un site internet et une récolte de fonds. Mais je me suis heurté à l'opposition de ma femme qui a menacé de divorcer.

PM: Pourquoi feriez-vous de la politique?

MM: Le drame de la Belgique est que les hommes politiques sont des professionnels: de 22 ans jusqu'à leur mort. Cela leur enlève toute fertilité mentale. Je préfère le système des Etats-Unis où l'on fait des allers-retours entre la politique et la vie civile.

PM: Pour en revenir à Aernoudt…

MM: J'ai de la sympathie pour l'homme, qui est intelligent et a été courageux. Je trouve que son programme est bon. Mais on s'est vu, sans plus… Il ne m'a rien proposé. Pour le moment, j'interviens comme avocat. Je n'ai pas d'agenda politique.

PM: Vous ne serez pas candidat en juin prochain?

MM: Non! Mais un jour… 

PM: Avez-vous envie de devenir un "chevalier blanc", en politique?

MM: Je suis attiré par la chose publique, mais j'aime ma liberté. Je ne voudrais pas dépendre d'un président de parti. J'y réfléchirais donc à deux fois avant de me lancer en politique… 

PM: Pour en revenir au gouvernement, on n'y a guère entendu de voix discordantes…

MM: L'unanimité est surtout due au fait que peu de gens connaissent ce dossier fort technique.

PM: Selon vous, Yves Leterme a commis une gaffe énorme ou espérait-il passer entre les mails du filet?

MM: Je me pose des questions sur l'homme. Je doute vraiment que ce qui s'est passé chez lui soit resté au seul niveau de son chef de cabinet. Plus généralement, il est clair qu'il a failli: il a fait ce qu'on appelle du football panic.

PM: Il n'a pas la carrure d'un homme d'Etat?

MM: Son entêtement, voire sa candeur à révéler des contacts, et le fait qu'il a exposé une magistrate, tout cela me ferait répondre par la négative. Mais dans cette affaire, je n'ai pas joué l'homme.

PM: Et Didier Reynders?

MM: Je pense qu'il s'agit d'un homme extrêmement intelligent et j'aurais espéré qu'il exerce une influence positive. Mais lui, a clairement joué l'homme, proférant parfois des âneries: par exemple, quand il a dit qu'il n'avait jamais vu un avocat demander une provision avant d'agir. Reynders a fort personnalisé le débat et a été un obstacle au règlement serein du dossier.

PM: Aucun homme d'Etat, selon vous?

MM: Sans affirmer que cela lui donne l'étoffe d'un homme d'Etat, j'ai apprécié Jo Vandeurzen qui a su prendre ses responsabilités

PM: Votre cabinet, c'est un peu David contre Goliath?

MM: Si on compte notre chauffeur, nous sommes neuf. Il y a d'abord quatre associés: ma femme, qui s'occupe de tout le back office et qui fait tourner le cabinet, Olivier Bonhivers qui a travaillé avec moi sur le dossier Fortis, Cyrille Barette qui s'occupe de nos autres clients, et moi-même. Sans parler d'excellents juristes, dont Laurent Arnouts qui est doté d'un grand flair politique.

PM: Ce type de structure vous plaît?

MM: Elle permet une liberté d'agir et ne me fait pas dépendre d'un client.

 

"Je vais au contact frontal!"

PM: Le drame de votre vie, c'est l'agression dont votre père a été victime?

MM: Cette tentative d'assassinat m'a montré la violence qu'il pouvait y avoir en politique et ses dangers. Mais cela n'a pas empêché mon père à continuer de sortir. Il ne se cachait pas.

PM: Que s'est-il vraiment passé?

MM: C'était il y a 17 ans et mon père avait découvert des fraudes à grande échelle et il a subi cette agression. Mais on n'a jamais su la vérité. Il est mort quelques années plus tard.

PM: Vous ressemblez à votre père?

MM: Mon père était très droit et très fort. Il menait une lutte responsable. En fait, il était un sage, une référence pour beaucoup de monde. J'ai vécu dans un milieu politique et syndicaliste. Très tôt, j'ai voulu devenir avocat, et surtout avocat d'affaires.

PM: On dit que vous avez hérité de sa volonté et du courage dont il a fait preuve face à la Gestapo?

MM: J'ai la même détermination que lui, mais je vais plus au contact frontal que lui. Je crois être honnête, à cent pour cent.

PM: Est-il possible de faire de la politique en restant probe ou est-on amené, un jour ou l'autre, à devoir faire des concessions?

MM: Je ne refuse pas a priori les combinaisons, mais je crois surtout au volontarisme. Il faut savoir concilier la vertu et la souplesse.

PM: En politique, vous avez des références?

MM: J'admire l'action politique, et des gens comme Churchill ou Clemenceau. 

PM: Si vous aviez le choix entre dire la vérité et tuer la Belgique, ou mentir et sauver le pays, que feriez-vous?

MM: La fin de la Belgique n'est pas un objectif en soi. Mais si je devais me taire pour un énorme péril, je le ferais.

Commentaires

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Écrit par : taille maxosize | 08/10/2014

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